La mémoire dans les os

Sculpteur avant d’être artiste, animalier avant d’être contemporain, Nicolas Rubinstein créé des œuvres qui montrent à la fois l’enveloppe et l’ossature des choses. Comme pour voir au-delà des apparences.

« Dans mes œuvres, il y a toujours plus de choses que ce que j’y mets de moi. Pour moi, il s’agit d’ouvrir un univers, et pas de donner à voir le mien. Je ne crois pas qu’une œuvre doive être universelle». À la lecture de sa première monographie pour ses 25 ans de carrière (Quand j’aurai du vent dans mon crâne aux éditions Lienart) on comprend pourtant que son histoire personnelle pèse beaucoup dans les choix qui l’ont poussé à embrasser ce parcours hors-norme. De sa formation scientifique, Nicolas Rubinstein a gardé le goût de la recherche, du lent travail de laboratoire, lui qui travaille aujourd’hui dans un atelier monstre dans les quartiers populaires de Marseille. Dans une autre vie, il fut ingénieur géologue, par facilité et par devoir familial. Après six mois dans une académie de peinture, puis six mois comme chef de forage, il plaque tout, happé par la scène alternative de Nancy qui explose à l’époque avec le succès de Kas Product. Devenir artiste devient alors une évidence. Mais comme toujours, il fera le choix des chemins de traverse en entrant comme accessoiriste dans un atelier de création de décors et d’effets spéciaux pré-numériques. En se confrontant à l’usage des matériaux et des échelles, il apprend la sculpture sur le tas et profite des ateliers pour travailler à ses propres pièces et nourrir son art et sa culture. Son premier choc artistique, la colonne de valises d’Arman le relie directement à son passé familial « J’y ai trouvé toute l’histoire de ma famille paternelle. Mon père est orphelin, juif d’origine polonaise, dont les parents ont été déportés à Auschwitz». Mais c’est le destin de sa propre vie qui lancer sa carrière. « Je suis arrivé à Mickey suite à un divorce et un voyage à New York à l’invitation d’Arman. Mon divorce a en quelque sorte tué mon enfance. Quand j’ai appris que ma femme me quittait, j’étais effondré. Et je suis tombé dans la rue sur deux rats morts avec lesquels je me suis senti soudain en particulière empathie, comme des frères écrasés. Je travaillais à l’époque uniquement sur l’art animalier, et je voulais faire un mur du souvenir composé de briques transparentes qui contiendraient chacune un cadavre de rat pour l’exposer à New York. J’avais été très marqué par les dessins de Veličković qui représentaient des rats disséqués sur des paillasses de laboratoire. Un copain qui me servait d’agent à l’ époque, ne comprenait rien à que je voulais faire. C’est pour le lui expliquer que j’ai dessiné un Mickey avec un squelette de rat». La souris aux grandes oreilles sera son Maus à lui. « J’ai longtemps cru que je travaillais par devoir de mémoire vis-à-vis de la Shoah. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce n’était pas mon histoire, mais celle de mon père. Ce qui m’obsède, c’est la transmission, la mémoire, mais aussi comment on se construit, les structures cachées. Pour moi, l’artiste est l’intercesseur entre le monde des mots, anciens et celui des vivants. C’est mon côté chaman. Créer, c’est vivre et appréhender l’inconnu à partir du monde connu et aller plus loin ». Le succès de ses Mickey à moitié décharnés lui permettent aujourd’hui de concevoir des installations monumentales comme ce squelette d’éléphant survolant un cimetière militaire, cette nuée de cerveaux autour de Télémaque dans une pièce sur l’absence du père et le passage à l’âge adulte, ces vanités animalières hybrides et ces architectures et mécanismes de transmissions anthropomorphes. Les os et les cerveaux pour évoquer l’inexorable écoulement du temps. « Les pièces naissent d’un aller et retour permanent entre les dessins, que je fais chez moi et l’atelier où je réalise en volume. J’ai besoin de me confronter à la matière pour réfléchir dessus. C’est pour cela que je dis que l’atelier est une métaphore de mon cerveau : beaucoup d’étagères avec beaucoup de bordel, mais je sais précisément où tout est rangé. Je conçois l’atelier comme un lieu énergétique. Mon atelier est rempli d’ossements, notamment humains. Ces crânes sont porteurs de quelque chose. Ils ne me répondent pas, mais ils me sourient, ou ils peuvent me faire la gueule. Je ressens physiquement quand ils sont contents ou mécontents. Ils sont morts, ce sont vraiment des crânes, mais je pense qu’ils n’ont pas fini leur histoire. Cela dit, je suis assez comme ces chasseurs primitifs qui, avant de tuer un animal, lui demandent la permission, et ensuite s’excusent. Et je ne serais pas mécontent que mon propre crâne finisse dans l’atelier d’un sculpteur».

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