Démiurge et funambule

Irréductible bretonne, Virginie Barré distribue des ut et des uppercuts, à coups de crayons et d’encres, à coups de personnages qu’elle suspend dans les airs, juste au-dessus de nos tranquillités. Fille imaginaire de Mondrian et de Kubrick, elle taquine la grande faucheuse, lui tourne autour, lui rentre dedans avec la légèreté puissante d’une funambule, entre deux mondes.

L’histoire commence en 1970 à Quimper, dans une famille de créateurs, amateurs d’art et de chant. La petite Virginie se rêve alors héroïne de western et dessinatrice. Après le lycée, elle quitte la patrie de Max Jacob, sur les conseils éclairés de son professeur d’arts plastiques, pour l’École des Beaux-Arts de Nantes. En chemin, elle croise le plasticien Bruno Peinado. Ce dernier (aussi père de ses deux filles) lui apportera la confiance nécessaire au parcours : « Je me suis sentie accompagnée. Ensemble, nous avons rencontré beaucoup d’artistes, notamment grâce aux résidences et aux expositions. »

Autre étape capitale dans la carrière de cette plasticienne prolixe et à l’œuvre protéiforme : sa rencontre avec Hervé Loevenbruck. « Entrer dans une galerie parisienne a permis d’amplifier la visibilité de mon travail et de commencer à vendre des œuvres. Grâce à Hervé, mais aussi à la galerie ADN à Barcelone et à la Parker’s Box à New York, une ouverture à l’international s’est produite. »

Ainsi, l’artiste trimbale, à travers le monde, ses dessins parfaitement dérangeants qui réunissent ce que tout semble opposer (comme ces Indiens Apsaroké qu’elle perche sur le toit d’une maison de maître du Bauhaus de Walter Gropius), ses gigantesques installations au réalisme aussi troublant qu’imparfait. Lors d’une de ses 1res expositions à Nantes, on voyait, au travers d’une vitrine, un homme affalé sur un bureau, la manche tachée de sang ; au sol des jambes de femme dans une flaque rouge. Les pompiers, s’y laissant prendre, sont intervenus. La mort rôde, malgré nous. Des silhouettes inquiétantes se balancent au-dessus de nos têtes.

« La mort est un thème récurrent dans mon travail, depuis le début. Ma première exposition personnelle en 1994 s’intitulait “Cache-Cache Petit Mort”. La fréquentation de la mort s’enracine fortement dans la culture bretonne notamment avec “Les Légendes de la Mort” d’Anatole Le Braz. Par la suite, je me suis passionnée pour le genre policier et ai commencé à réaliser des moulages de corps en mauvaise posture. Aujourd’hui, dans les films que je réalise, elle devient le point de bascule vers d’autres mondes. »

« Dans Odette Spirite (court métrage avec Claire Guézengar et Florence Paradeis), un fantôme nommé Odette est coincé entre deux mondes et doit retourner sur Terre car il lui manque quelque chose. »

Pour autant la morbidité ne trouve aucun écho dans cette œuvre-là : « C’est davantage la mort et ses représentations qui m’intéressent, et les questions qui en découlent. Où siège la conscience dans le corps ? Est-elle sécable quand celui-ci ne fonctionne plus ? »

N’allez surtout pas croire que Virginie est loin des choses de ce monde-ci. Simplement, elle navigue, avec aisance, de l’un à l’autre. Lorsqu’on lui demande comment elle a vécu sa maternité, une fois encore, elle surprend : « C’était comme un décentrement, une expérience qui m’a permis de me reposer de moi-même ! Dans mon travail, mes filles sont partie prenante. Elles s’intègrent, dans des dessins, des sculptures, des films, ou des bandes sonores que je réalise. C’est un vrai plaisir de travailler avec elles. J’ai toujours procédé ainsi avec mes proches : ils font vite partie des histoires que je construis. »

Une âme de circassienne chez cette femme-là, qui embarque sa tribu dans sa caravane d’histoires fantastiques. Nomade de l’art, Virginie trace sa route, va de l’avant, interrogeant sans relâche notre lien à l’étrangeté et à l’art : « Je travaille actuellement sur un film qui sera tourné en septembre, Le Rêve Géométrique, pour lequel costumes et accessoires sont des œuvres d’art. »

« Mon paysage mental, ce serait Hildegarde de Bingen jouant dans une comédie musicale à l’école du Bauhaus ! » Virginie réside tout entière dans ces paradoxes, cultivant à souhait ses singularités, ses curiosités, ses espaces de liberté, taquinant nos petits conforts, proposant à nos yeux anesthésiés de s’éveiller à d’autres dimensions, celles de nos rêves et de nos cauchemars, parfois…

 

La plupart des travaux de Virginie Barré sont visibles sur les sites suivants :

www.loevenbruck.com

www.adngaleria.com

www.parkersbox.com