Enfant de la cité

Jaloux de son anonymat, ce trentenaire né à Athènes, berceau de la République, répond exclusivement à la presse sous cet étrange patronyme : Thisismybworld. Inutile de chercher davantage, et l’essentiel n’est pas là. Cet ancien étudiant en architecture tapisse depuis une quinzaine d’années les murs de la cité hellène (et pas seulement) de foules multicolores, de labyrinthes aux couleurs primaires. À première vue, on cherche un Charlie, comme dans les livres pour enfants. Pourtant derrière les formes, c’est un autre Charlie qui se profile, celui qui prit du plomb dans l’aile en janvier dernier, celui de la critique, de l’humour et de l’insolence.

D’aussi loin qu’il se souvienne, cet enfant de Kypseli (banlieue d’Athènes où il a grandi) a toujours été fabuleusement à l’aise dans la grande ville. « À 14 ans, en 1996, j’ai commencé à graffer cette ville aux murs encore quasiment vierges de tout tag. Mes parents n’étaient pas rassurés de me voir partir avec mes bombes de peinture, mais ils comprenaient ce besoin de créativité et m’ont soutenu malgré leurs angoisses. Mes premières influences étaient les Simpsons, Astérix et Obélix, et l’univers du hip hop. ».

Lorsqu’on lui demande ce qui l’a poussé à investir les murs, notre jeune Grec confie :

« La première fois qu’adolescent j’ai utilisé une bombe sur les murs de la cour de récré, j’ai éprouvé un immense sentiment de liberté, sentiment qui perdure. Plus tard, alors que j’étais étudiant en architecture, le graffiti s’est mué en autre chose. Pour trouver les “bons” murs, je me servais de mes connaissances architecturales, de cet œil-là. Aussi, il est devenu évident que ma façon d’agir sur l’environnement ne serait pas classiquement architecturale, mais plutôt artistique. Pour moi aujourd’hui, l’architecture est davantage un mode de pensée qu’une profession. »

Fort de cette identité qui se forme, Thisismybworld (c’est aussi le nom de son site) recouvre les murs de fresques, souvent monumentales, peuplées, surpeuplées. De personnages, de symboles de la société de consommation, voitures, canettes de Coca. Il dénonce un monde malade de consommation en tout genre, y compris écologique, un univers aux prises avec les conséquences d’un système social partial et celles d’un modèle économique qui a failli.

En 2014, participant à Art Athina, son zoom s’attarde sur les murs d’une école abandonnée. Le symbole bouleverse : « Je voulais éveiller sur les problèmes du système éducatif grec, directement issus de la crise économique. À quoi bon aller à l’école quand on sait que derrière il n’y a pas de job. C’était ma façon de dire qu’il faut s’accrocher à l’éducation, unique espoir d’un futur meilleur. »

Ce trublion nous submerge de signes reconnaissables de tous, pour nous embarquer dans son monde meilleur. Cet embouteillage visuel provoquerait, à trop le regarder, un écœurement, une nausée si ce n’étaient ces petites notes de lumière que sont ces grands yeux souriants qui appellent le voyeur à regarder de plus près et à espérer.

Depuis vingt ans, ses bombes ont déjà vu du pays. Jérusalem, New York, Venise (il expose à la Biennale de 2012), Londres, Tokyo (où il s’aventure dans des installations faites d’immenses personnages gonflables), Rio, São Paulo. Qui mieux que lui sait que l’aventure est au coin de la rue :

« Quand je me suis retrouvé au cœur de la tristement célèbre Ciudad de Dios à Rio, je n’en menais pas large. Et puis j’ai trouvé un mur avec deux fenêtres rondes. Après avoir vu mes esquisses, la vieille femme qui vivait là m’a autorisé à sortir mes peintures. Je me suis mis au travail. En quelques minutes une foule s’était réunie derrière moi. Un petit garçon sur son vélo m’a demandé s’il pouvait voir mon carnet de croquis. Je lui ai tendu, il avait l’air intéressé. Un autre m’a demandé un pinceau et un pot de peinture et il s’est mis à peindre juste à côté. Et puis un autre l’a imité, et en un rien de temps les gamins couraient partout, armés de peinture, sous les rires des adultes. Et tout est alors devenu une gigantesque fête. »

Aujourd’hui certaines de ses œuvres sont exposées dans des galeries pointues à NYC (Allouche Gallery) et ailleurs. Aucun conflit de loyauté néanmoins pour cet enfant du peuple : « Je crois que l’art doit créer des ponts entre toutes sortes de gens, agir comme un liant ainsi qu’il l’a fait depuis le début de l’humanité. Les artistes doivent répandre leurs messages des favelas de Rio aux galeries new-yorkaises puisque le but est d’inspirer des sentiments forts grâce à leur travail. »

L’art de Thisismybworld est ludique, décapant. Il s’amuse, nous fait sourire pour mieux éveiller nos consciences. Le rire, merveilleux rempart face à la violence. Le rire comme arme de destruction massive contre l’obscurantisme ambiant. Voilà la proposition honnête de ce gamin fabuleusement doué et libre, de nos cités, d’ici ou même d’ailleurs.

 

http://thisismybworld.com