Les oeuvres de Craig Hannah fleurent bon la patience, le temps passé à façonner la perfection de l’image peinte. Cet américain, devenu parisien depuis une douzaine d’années, ne se lasse pas de questionner la peinture, matière provisoirement domptée. 

On grimpe sur les hauteurs de Pantin, lieu en pleine métamorphose, au cœur duquel se loge l’atelier de Craig Hannah. C’est ici que le peintre américain a trouvé un espace lui permettant de travailler ses grands formats, à la lumière du jour, dans un silence surprenant à quelques pas de la bouillonnante Lutèce.

Comment êtes-vous arrivé à Paris?

Craig Hannah : Après avoir vécu quelques années à NYC où j’ai étudié la peinture classique, j’ai eu l’opportunité d’aller exposer à Londres. Un designer avait vu chez Bergdorf Goodman (le grand magasin new-yorkais) certaines de mes toiles et avait eu un coup de cœur. Grâce à lui, j’ai traversé l’Atlantique et ai posé quelques temps mes valises à Londres. Il m’a soutenu tant qu’il a pu et je vendais relativement bien ma peinture à ce moment-là. Il y a eu une période beaucoup plus difficile ensuite. Un jour, j’ai reçu le message d’une femme qui avait vu une de mes toiles sur Internet et en était tombée amoureuse. Elle voulait me l’acheter. Ni une ni deux, je lui ai proposé d’amener ce tableau rouge à Paris et de l’installer chez elle. Elle a accepté. Cette femme était Laurence Esnol. Je suis arrivé et cela a été immédiat. Laurence était une des premières personnes qui comprenait vraiment ce que je faisais.nJe suis reparti à Londres à la fin du week- end. Elle m’a rappelé dans la semaine pour me dire qu’une amie qui était venue chez elle était très intéressée par mes peintures et voulait m’en acheter une. C’est là que Dany, le mari de Laurence, entre en scène. C’est un homme d’action. Alors il m’a dit : « Pourquoi ne ferait-on pas une pop-up galerie pendant l’été ? » J’ai donc mis toutes mes toiles dans un van ; j’ai pris le ferry et suis arrivé à Paris. Nous avons trouvé une galerie provisoire dans le Marais pour quelques jours d’exposition et j’ai presque tout vendu. Dany m’a proposé de rendre cette expérience plus permanente. Nous nous sommes installés rue des Saints-Pères, un endroit de rêve ! Et puis la galerie a déménagé rue de Seine, où elle est encore aujourd’hui.

Est-ce que cela exerce une pression sur vous ?

Craig Hannah : Oui, parce qu’aujourd’hui encore, nous nous battons pour être présents sur les foires d’art contemporain. La bonne nouvelle est que la figuration est de retour et que donc les curateurs vont s’y intéresser de nouveau et vont aller à la rencontre d’artistes figuratifs. Or, ces curateurs font principalement leur marché dans les foires d’art à travers le monde… Avec Laurence, nous avons trouvé un équilibre idéal entre artiste, collectionneurs et galeriste, tel que cela pouvait exister il y a un siècle. Mon travail est uniquement disponible chez Laurence, et elle n’a pas 200 artistes à proposer aux potentiels acheteurs… Je n’ai pas besoin d’une autre galerie. Ici les gens achètent parce qu’ils sont passionnés, parce qu’ils aiment la peinture, pas parce que c’est une commodité ou un investissement, comme c’est trop souvent le cas à NYC ou à Londres. Je suis heureux d’être à Paris pour cela aussi.

Ceci étant, une de vos toiles a été acquise par le Musée des Beaux-Arts du Luxembourg…

Craig Hannah : Oui, et j’en suis ravi. Vous savez, je pense qu’il y a trois sortes de peintres : celui qui peint pour lui, chez lui et considère cela comme un divertissement ; celui qui gagne raisonnablement sa vie en peignant (comme moi) ; et enfin le niveau des rock-stars comme Jenny Saville ou Lucian Freud que les curateurs du monde entier s’arrachent.

Même si vous avez récemment peint des paysages, la plupart de vos œuvres représentent des gens ? Qui sont-ils ?

Craig Hannah : Principalement des modèles professionnels, souvent des danseurs ou des comédiens parce qu’ils savent poser, parce que leurs corps sont athlétiques. Le problème est qu’ils ont souvent le même genre de corps. Lorsque le modèle est trop joli, c’est un problème. Mon propos n’est pas de flatter. Alors je le rends un peu plus laid. Pour moi, la beauté a à voir avec le caractère. C’est pour cela que j’essaie de peindre une beauté qui serait affranchie de la question du temps.

La parenthèse débarrassée de la comptabilité des heures, dans cet atelier de Pantin, se referme : Craig doit retourner à ses couleurs, à ses pinceaux, à ce pourquoi il est fait : peindre encore et toujours. Parce que sans cela, ainsi qu’il le confesse volontiers, il s’effondrerait. Alors une dernière fois, on se retourne sur ces immenses toiles d’une facture techniquement parfaite, enrichie d’une contemporanéité mystérieuse et subtile. Et on s’absente de cet univers suspendu, superbe refuge face à l’accélération maladive de notre monde.

 

www.laurenceesnolgallery.com

 

 

 

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