Les vibrations du souffle

« Arrête de rêver ! » Tanc a dû entendre des centaines de fois cette injonction professorale. Encore que… Pour duper le corps enseignant, le jeune Tancrède Perrot, né à Paris en 1979, noircit des pages et des pages d’écritures automatiques aussi indéchiffrables que belles, signes que les professeurs prennent, à tort, pour des notes bien dociles… Ainsi débuta son destin…

Sur les bancs bien cirés, l’adolescent s’ennuie. L’école de Tanc sera celle de la vie, de la rue, du Street art. L’adolescent en rupture a besoin d’éprouver le monde, de se confronter au vivant, sous toutes ses formes, de se mettre en danger pour sentir la vie le traverser, loin du confort de son milieu d’origine. L’artiste se nourrit des vibrations du monde, les enregistre, les intègre à sa respiration pour les ramener à la surface, lisibles et mystèrieuses, sous forme de toiles abstraites et néanmoins familières. Avant d’entrer dans les galeries du vaste monde, Tanc a voyagé. Dans sa rue, dans sa ville, dans sa tête, le jour et la nuit.

Autodidacte en tout, notre artiste arbore une double casquette de musicien et de peintre. À l’origine de son monde, un gamin de 17 ans plutôt solitaire, en errance, comme l’on peut l’être à la sortie de l’enfance, mais qui déjà investit les lieux qu’il croise, ceux qui sont encore vierges de traces, d’empreintes.

« Je commence à peindre dans la rue, sur divers terrains vagues. Pour cela, je peins en grand et à l’aide de bombes de peinture. La liberté de la gestuelle était telle, que je pratiquais cela comme un art martial. Elle incarnait une source de stabilité dans ma vie d’adolescent. Aujourd’hui encore, j’ai conservé quelque chose de cette période : peindre vite est réellement très physique. Cela suppose que le corps tout entier participe à l’action, et pas seulement le poignet. C’est un véritable équilibre entre mon corps et mon esprit. La peinture est alors, et de ce fait, autant un exutoire qu’une thérapie. »

Dans cette jungle urbaine, notre loup solitaire trouve enfin un clan, une crew (équipe) : les Vao (L’Atlas, Sunset, Yaze, Babou, etc. ). Et Tanc devient Tanc Vao. Ils s’encouragent, se protègent. Son travail prend de l’ampleur, sort peu à peu du graff. Il tente bien une incursion dans l’univers de la pub et de l’édition. En vain. Jean Faucheur, artiste protéiforme, entré dans la vie de Tanc avec les Vao, lui indique la voie à suivre, malgré lui. Cet homme ose, ainsi que nous le confie Tancrède : « Véritable touche-à-tout, Jean allait de la sculpture au dessin, en passant par la photo ou par de grandes peintures à la bombe. Il n’avait aucune limite. Cette facilité à tout utiliser m’a inspiré. » C’est encore avec Jean Faucheur que le jeune artiste s’installe dans son premier atelier stable, à la Forge de Belleville. « Quand je dis stable, c’est qu’auparavant nous travaillions tous dans des squats. »

Ce qui l’agite, le fait vibrer, c’est la vie, c’est la nuit, les ondes, les répétitions obsédantes. D’ailleurs Tanc se met à mixer, des rythmes incantatoires, lancinants : « Ma musique est inspirée de la techno de Detroit (Drexciya, The Other People Place) et des musiques de films (Giorgio Moroder auteur de la BO de Midnight Express, ou encore John Carpenter pour le film Halloween). L’ambiance froide, sombre et mélancolique me permet de mieux faire surgir des notes emplies d’espoir. » Si Tanc parle de sa musique, c’est qu’elle est intimement liée à sa pratique de peintre. Tout comme pour la composition musicale, Tanc, dans sa peinture, laisse aller son inconscient à une liberté totale : « Quand je peins, je fais entièrement confiance à mon inconscient, le laissant choisir les couleurs et les formes. […] Un trait en appelle un autre, tout comme les notes et les beats. » Si il est ici question d’une création très instinctive, Tanc nous confie avoir été néanmoins très inspiré, et touché par les écritures automatiques de Michaux, notamment celles mettant en jeu la mescaline, ainsi que par les artistes de l’École de NY des années 50 (Franz Kline, Jackson Pollock, Hans Hartung) :

« J’ai toujours peint et dessiné. Mais j’avais l’impression que les émotions étaient liées au rendu du dessin. Je me sentais toujours bridé. Quand j’ai commencé à peindre de manière abstraite, toutes ces notions se sont effacées. Mon expression est devenue plus forte, touchant le spectateur avec plus d’efficacité : je ne lui imposais plus mes souvenirs, mais le dirigeais vers les siens. »

Trait après trait, ligne sur ligne, à un rythme effréné, Tanc couvre et recouvre ses toiles de vibrations d’une intensité incontestable, soutenue par ce souffle à l’origine de tout, celui des pleins qui révèlent les vides, tel celui qui anime la calligraphie chinoise. La peinture de Tanc est un cri primal : un artiste est né, prêt à embrasser les ondes de nos existences.

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