Tisserand du présent

Surtout ne jetez pas vos photos ratées, celles qui vous semblent inutiles: elles pourraient devenir œuvre d’art sous le pinceau démiurge de Sebastiaan Bremer. Cet artiste néerlandais, installé à New York depuis les années 90, par un laborieux et minutieux travail de dentellier, ressuscite les plus ordinaires des clichés de vacances. Il met de la poésie, point par point, là où nous ne voyons que des images fanées d’une époque révolue. Sous sa houlette, l’horloge devient folle, n’indiquant plus que le présent.

Être face aux œuvres de Bremer, c’est faire l’expérience du lien universel. Commençons donc par le commencement. Sa famille, celle des origines : néerlandaise, nombreuse et catholique. Les tribulations de ses parents le conduisent de la banlieue d’Amsterdam à la campagne batave.

« Cette période difficile pour moi dura six ans. Mais c’est peut-être cette solitude qui m’a poussé à dessiner. À ce moment là, plongé dans les BD, j’ai trouvé mon chemin. J’avais besoin de sortir de cet isolement, de rencontrer des gens qui me ressemblaient dans les livres. Parfois, je réalisais que je pouvais déposer sur le papier ce que j’avais dans la tête, et c’était comme si j’avais découvert le feu, ou l’or. Il m’arrivait, par exemple, de dessiner des images érotiques qui m’excitaient (ce que je trouve encore époustouflant). Ou lorsque je recouvrais de dessins les cartables d’autres enfants pour faire ma place dans cette société qu’est l’école. L’art, c’est surtout une histoire de connexions. »

Pour autant, il entretient un rapport apaisé avec ses années de jeunesse. Cela est parfaitement palpable dans sa série Ode à la Joie (en hommage au poème de Schiller). Sur des clichés de vacances familiales en Autriche (auxquelles Sebastiaan ne participa pas), Bremer dépose des bulles de couleurs, au hasard, conférant ainsi à l’ensemble une joyeuse vitalité. « Cette série était une manière de sortir de moi, de plonger dans la vie, d’embrasser le moment, sans retenue, parfaitement submergé par un immense présent, maintenant. J’espère que c’est ce qui se dégage de ce travail. »

Aujourd’hui l’artiste vit à New York, s’est marié et a deux enfants. La tribu nomade s’agrandit.

D’une même poésie picturale, il embrasse le corps de son épouse ainsi que l’illustre la série Nude. Il enchante et sublime le lien, le rend permanent dans le devenir.

Il va de soi qu’une certaine spiritualité habite la démarche de cet artiste apatride : « L’exil oblige à réfléchir à l’absence. Il faut alors observer les différences, et s’en nourrir. Déplacer ses perceptions est crucial pour comprendre. C’est une aventure sans fin que de voir de l’autre côté des choses. Ma femme est embarquée sur le même bateau, étant brésilienne. Quant à mes enfants, ils enjambent les frontières de toutes ces cultures. »

Fort de cet affranchissement, il s’aventure un peu plus loin encore : « À travers mon travail, je m’adresse à une certaine magie. Je m’attache à trouver les cordages qui nous amarrent tous les uns aux autres, je les rends visibles. C’est un exercice sensé, et je crois que l’art peut avoir cette fonction. Par cette pratique, on peut toucher le mystère, sombre ou lumineux. C’est ce à quoi j’occupe le plus clair de mon temps. » En illustration, ces forêts du Nordeste brésilien qu’il transforme en cathédrales végétales.

Depuis peu Sebastiaan introduit la gravure dans ces travaux (à découvrir son Janus). Aussi minutieusement qu’avec son pinceau, il va chercher la matière sous le tirage photographique, muni de gouges : « C’est une manière d’aller chercher ce qu’il y a dessous. La connexion est plus violente, et l’expression probablement différente, donnant à voir le “rien” dessous. Mais c’est encore et toujours une manière d’exposer l’instantané à quelque chose de plus vaste. »

Maintenant on comprend que la patrie de Bremer n’a pas de frontière. Ses images racontent surtout ce qu’elles cachent, l’immensité de nos êtres, la vivacité de nos âmes. Dorénavant rien ne l’empêche d’accueillir sur son arche Max Ernst dans sa série Glaucomae et dont il dit : « Son art me touche, autant que les couches de souvenirs que reflètent sa peau et sa cornée. » Et il embarque aussi Bacon dans Subterranean Homesick Blues et son compatriote Rembrandt (Selfportrait in the Studio).

Confiant dans son regard, Bremer tisse l’étoffe de nos sentiments, de nos fulgurances ; tatoue sur nos rétines sa sensibilité aiguë. Sisyphe infatigable, Sebastiaan, romantique avoué, dans un geste précis et spontané, enfante sans cesse une nouvelle réalité, un nouveau présent, conférant ainsi « de la permanence à ce qui fuit » pour reprendre les mots d’un certain Alberto Giacometti, exilé lui aussi. La puissante poésie de Bremer dissout les limites du temps et de l’espace, nous ramenant ainsi à l’immensité du vivant.

 

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