Reprendre les rênes de l’entreprise de sa célèbre mère n’était même pas calculé. Pourtant, l’architecte d’intérieur et designer Olivia Putman mène aujourd’hui de main de maître le studio qu’Andrée Putman lui a confié. Et continue d’écrire l’histoire de l’agence tout en se démarquant. Entrevue avec une femme de 52 ans, passionnée et déterminée.

 

Vous intégrez le Studio Putman en 2007, après avoir suivi d’autres voies dans les domaines de l’art et du paysagisme… Aviez-vous toujours nourri ce souhait de rejoindre un jour votre mère ?

Olivia Putman : Non pas du tout ! J’avais déjà collaboré avec l’agence pour faire des jardins, mais je n’avais pas du tout conscience qu’un jour je l’intégrerais réellement. La veille, je ne l’avais même pas imaginé ! Cela m’est tombé dessus un matin quand j’ai compris que tout ce que j’avais fait précédemment donnait un sens à ce que je pourrais faire ensuite. J’ai soudain eu un sentiment d’urgence par rapport à ma mère et à ce désir qu’elle avait depuis longtemps de me voir rejoindre l’agence. Elle m’avait toujours beaucoup demandé mon avis, et puis j’avais senti qu’elle avait besoin d’aide… Même si elle continuait de travailler, en 2007, elle avait quand même 83 ans. Et elle avait la volonté de donner un sens à tout ce qu’elle avait construit.

 

Comment s’est déroulée votre intégration ?
Olivia Putman : Quand je suis entrée à l’agence à l’âge de 43 ans, très vite, elle m’a proposé de participer aux réunions, de devenir directrice artistique du studio. Cela a été très mal perçu par les collaborateurs qui enviaient cette place ! La légitimité me rendait illégitime, car je n’avais pas de formation. Mais j’ai été élevée dans une famille qui n’avait pas de formation. Ma mère était musicienne et est devenue ce qu’elle a été ; mon père était docteur en droit et n’a fait qu’écrire sur l’art.

 

Quels premiers projets vous ont particulièrement marquée ?
Olivia Putman : Ceux où l’on m’a fait confiance, qui ont été l’occasion de me lancer, comme la Fédération nationale des Travaux publics, mon premier projet d’architecture d’une grande ampleur en 2011. C’était fantastique de se voir confier l’aménagement de ces 5 000 m2 de bureaux ! Et plaisant de constater que personne ne manifeste de déception en se disant : « Ah bon… Je ne vais pas rencontrer Andrée Putman, mais sa fille… » M’occuper de la direction artistique de Lalique a beaucoup compté aussi, car j’ai découvert un savoir-faire remarquable et j’avais une liberté absolue. Sans oublier le concours international que j’ai remporté en 2010 pour Nespresso, marque pour laquelle j’ai conçu la gamme Ritual. Ma mère avait d’ailleurs été très fière !

 

 

Aviez-vous cette volonté d’insuffler dès votre arrivée votre propre vocabulaire ?
Olivia Putman : Ma volonté n’était pas de créer une scission. Je ne peux par parler « d’avant et d’après ». Nous sommes restés dans une certaine ligne conforme. J’étais mature quand j’ai repris les rênes, et je n’avais pas ce besoin d’imposer ma propre marque. Les évolutions de l’agence sont davantage liées aux clients, aux variations des techniques. Le monde change et nous l’accompagnons ainsi.

 

Comment définiriez-vous ces « lignes conformes » ?
Olivia Putman : Une recherche sur les matériaux, un grand raffinement, un travail sur la lumière, un éclectisme, une vraie écoute des clients aussi. Cela, c’est quelque chose que je partage vraiment avec ma mère, tout comme comprendre que notre rôle est d’améliorer la vie des gens qui ont la gentillesse de nous appeler, d’accompagner nos clients avec des gestes forts… Nous sommes connus pour être pointus en matière de recherche de matériaux. Ce qui fait partie également de l’ADN de l’agence, c’est de savoir mélanger les matériaux nobles avec des matériaux plus pauvres et d’offrir un nouveau regard sur ces derniers. J’ai la chance d’être accompagnée par une équipe merveilleuse [de 6 salariés] qui partage cet esprit.

 

Vous intervenez dans de nombreux domaines, de l’hôtellerie aux résidences privées, en passant par le design de mobilier, les intérieurs d’un bateau, de bureaux, etc. Avez-vous un domaine de prédilection ?
Olivia Putman : Oui. J’ai une petite préférence pour les bureaux, car ces endroits austères ont été malmenés pendant très longtemps. C’est un joli écrin à réaliser, car finalement, on reste plus longtemps au bureau que chez soi. L’an dernier, nous avons eu la chance de concevoir un bureau pour le président d’une grande banque espagnole où nous avons eu carte blanche. Pour un bureau, l’idée est aussi de faire du sur mesure, et l’on a toujours une importante latitude sur la recherche des matériaux, sur les finitions, sur le design du mobilier que l’on va imaginer… Le résultat doit être luxueux, mais jamais ostentatoire.

 

 

Quelles sont vos actualités ?
Olivia Putman : Nous venons de réhabiliter à Minorque une maison familiale du XVIIIe siècle, devenue l’hôtel Can Faustino. Nous avons créé une vingtaine de chambres assez simples mais très luxueuses où l’on trouve tout ce dont on a besoin, mais sans le voir, en se rapprochant de l’esprit de cette île très nature, sans gommer les empreintes du passé. Nous continuons de créer des salons lounge d’aéroports pour la compagnie aérienne Latam Airlines en Amérique latine, qui était en quête d’identité. Nous planchons également à Paris, entre autres, sur une maison privée, sur des bureaux dans l’ancien immeuble Michelin des années 30, avenue de Breteuil, où nous retrouverons le caractère un peu grandiose de cette époque, sur un spa, lieu de massages thaïlandais très haut de gamme dans le Xe à Paris qui ouvrira en mars, etc.

 

Quels projets nourrissent vos rêves ?
Olivia Putman : Je suis assez comblée ! Je rêvais de faire un bateau, et j’ai eu dernièrement la chance de pouvoir traiter ce sujet formidable ! J’aimerais inventer un lieu sans ancrage, et travailler sur de nouveaux sujets qui devraient avoir une certaine importance, comme la croissance annoncée de la population. Aussi, peut-être faudra-t-il aller habiter un peu la mer !

 

 

Site internet du studio Putman : studioputman.com

 


Retrouvez l’article dans notre Artravel n°72 – Spécial Habitat

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