Chasseuse de talents 

Design et arts décoratifs du XXIe siècle : ainsi Armel Soyer introduit-elle ses deux galeries de Paris et Megève. La jeune femme de 42 ans édite et diffuse les pièces contemporaines uniques ou en série limitée de remarquables créateurs, parfois inconnus ou artisans, qu’elle révèle et propulse sur le devant de la scène internationale du design. Rencontre avec une passionnée aux choix affirmés, exigeante, visionnaire, libre et inspirée.

Après des études dans la finance, vous débutez votre carrière dans le marketing et la communication chez Lalique… Comment êtes-vous devenue galeriste et éditrice de mobilier ?
Armel Soyer : Je n’étais pas du tout formatée pour cela ! Cependant, depuis l’âge de 18 ans, je suis fan des arts décoratifs, une passion personnelle. Dès que j’avais du temps libre, j’écumais les salles des ventes, je fréquentais les antiquaires, les musées… Quand j’avais 20 ans, je voulais déjà monter un stand aux puces le week-end avec une copine pour faire de la réédition de mobilier. Chez Lalique, je parcourais le monde pour former le personnel des boutiques sur l’histoire de la maison. J’avais lancé, avec ma directrice, la filiale horlogerie de la marque. J’avais également rencontré de jeunes designers, dont Pierre Gonalons. Au bout de dix ans, quand j’ai eu mon fils, j’ai pris du recul. Les arts décoratifs, c’était vraiment mon truc ! J’ai eu envie d’écrire ma propre histoire. J’ai quitté Lalique pour effectuer, à 33 ans, une formation professionnelle d’un an sur le marché de l’art à Drouot. J’ai soutenu mon mémoire en septembre 2011, et j’ai inauguré ma galerie en janvier 2012. J’ai exposé à Art Basel à Bâle en juin la même année !

Ils vous ont fait confiance immédiatement ?
Armel Soyer : Oui ! C’était incroyable ! Motivée par mon mari photographe, j’avais même posé ma candidature alors que la galerie n’était pas encore ouverte.
J’avais proposé la collection de mobilier et luminaires « Pavillons » de Pierre Gonalons, qui était une grosse production. J’avais été très ambitieuse dès le départ, inconsciente et un peu folle aussi… Il faut un peu de folie pour avancer dans la vie. Ils ont pris le risque d’accepter la candidature de cette petite jeune inconnue juste sur la qualité des pièces ! Je leur dois beaucoup, cela m’a permis de toucher une clientèle internationale.
Le Bon Marché m’a acheté la table de Pierre Gonalons pour sa propre collection,
puis j’ai eu des clients privés partout dans le monde… Nous avons été assez actifs dès le début en organisant pas mal d’expositions. J’ai ensuite sélectionné d’autres artistes pour pouvoir proposer un certain choix, comme Emmanuel Bossuet et son papier peint, Mathias Kiss, son fameux miroir, son canapé, son tapis, etc. L’architecte Peter Marino, qui a acheté le premier miroir de Mathias Kiss, a d’ailleurs été l’un de mes premiers clients !

Depuis, un certain nombre de signatures a rejoint votre galerie : entre autres, Ramy Fischler, Christopher Boots, Thomas Duriez, Julian Mayor, Gilles Pernet, Ifeanyi Oganwu, Stéphane Mouflette,Denis Milovanov et dernièrement Jimmy Delatour dont vous exposez actuellement les pièces en béton dans votre galerie parisienne. Certains ont déjà un nom, d’autres sont d’illustres inconnus… Comment les sélectionnez-vous ?
Armel Soyer : Il est vrai que j’ai sorti certains talents de l’anonymat. J’ai un côté chasseuse, j’aime faire des découvertes et je suis très exigeante sur la qualité.
Je n’ai jamais sélectionné des designers ou artistes par recommandation.
Je les rencontre au cours de voyages, je fais beaucoup de recherches sur le Web, j’étudie aussi tous les dossiers que je reçois. Certains sont venus me voir avec un dessin très fort et une personnalité vraiment intéressante. En revanche, je ne vais pas prendre juste une pièce. Je vais regarder l’ensemble du travail d’un artiste avant de m’engager, car j’ai vraiment une démarche de galerie. Je prends des risques et je suis extrêmement persévérante et fidèle !

En quoi vous démarquez-vous des autres galeries ? Armel Soyer : Avant tout, je suis éditrice et j’accompagne les artistes dans tout le développement des pièces. Parfois, cela nécessite également de se pencher sur des savoir-faire artisanaux oubliés. J’aime m’investir en amont des projets. Et finalement, nous ne sommes qu’une poignée à éditer des designers et des artistes. Chaque ligne éditoriale est très personnelle. Nos choix illustrent nos sensibilités respectives. Nos pièces, à la frontière entre l’art et le design, sont conçues avec des matériaux nobles, leur facture demeure relativement classique, mais le dessin est assez radical. La tendance est aussi à la production des pièces afin de s’en assurer une exclusivité mondiale. Par ailleurs, je me pose toujours la question : en quoi cette pièce est unique ? Est-ce qu’elle sera encore valable dans cinquante ans ? Mon objectif est de produire les antiquités du futur. Je cherche précisément à ne pas suivre une tendance mais à avoir une intemporalité, une pérennité et une unicité pour inscrire les œuvres que nous produisons dans l’histoire des arts décoratifs. J’aime l’idée que la pièce puisse passer de génération en génération dans différents contextes de décoration, et qu’elle soit toujours aussi forte. D’ailleurs les deux galeries de Paris et Megève sont radicalement opposées en terme d’univers. Quand une pièce passe de l’ancienne fabrique de maroquinerie du Marais à la ferme savoyarde, et que cela fonctionne, cela me permet de valider ce postulat.

Quelles sont les singularités de cette dernière galerie près de Megève ? Armel Soyer : Quand j’ai ouvert l’an dernier à Flumet en pleine campagne dans une ancienne ferme et à 7 kilomètres du centre de Megève, les gens m’ont dit que j’étais folle ! Malgré tout, j’ai eu dès le début une très belle clientèle.
J’ai scénographié ce lieu comme un espace à vivre. Dans les Alpes, on retrouve certains des créateurs que je présente à Paris, mais j’en dévoile aussi d’autres, comme Christian Astuguevieille et son mobilier en bois et corde, ou Maria Koshenkova et ses sculptures en bois et verre.
J’ai commencé à explorer le Land art avec le Suisse Marco Nones, dont l’une des œuvres se trouve actuellement – et jusqu’au 15 avril – dans les jardins de la ferme d’Hélène à Megève : « Roots Cone », un cône de 4 mètres de haut, métaphore de sapin, entièrement confectionné de racines de conifères. Elle est impressionnante !

 

www.armelsoyer.com

www.armelsoyer-alps.com

La galerie Armel Soyer participera au prochain PAD de Genève, du 31 janvier au 4 février 2018, à Palexpo.


       Retrouvez l’article dans notre Artravel n°78 — Design de Luxe


Disponible sur notre boutique – 10 € (frais de port compris)