Rebelle aux Mille Causes

Si certains s’alanguissent sur des lauriers balbutiants, Paul Insect, lui, ne s’endort jamais, malgré une renommée croissante parmi les aficionados du Street Art. Aucune économie de risque pour servir sa colère, sa révolte, son dégoût de ce que ce monde fait de lui-même. Armé de bombes de couleurs, de pochoirs, de pinceaux et de ciseaux, il traque inlassablement nos mesquineries, nos couardises. Bas les masques !

L’homme est plutôt mystérieux. « Très mystérieux » ainsi que nous le confie un collaborateur de la galerie parisienne Le Feuvre, qui le représente en France. En somme on sait : qu’il a vu le jour dans l’Est de l’Angleterre ; qu’il a étudié pendant quatre ans à l’Art College de Salisbury et à celui d’Hastings ; que ses premières interventions se sont faites aux côtés de Banksy dans les années 90 ; qu’il a produit quelques jaquettes d’albums pour le DJ Shadow. Il préserve autant son identité civile qu’il hurle sa personnalité artistique et intellectuelle sur les murs des plus grandes villes (Londres bien sûr, mais aussi Stockholm, Sydney, Los Angeles ou Jérusalem). Quand on est un street artist révolté, flirtant, plus souvent qu’à son tour avec l’illégalité, l’anonymat relatif est une condition de survie.

En France, Paul Insect est encore assez méconnu, alors qu’en Grande-Bretagne son travail compte parmi les œuvres majeures de ce que la rue a produit de plus fort. Pins (sa signature dans la rue) est multifacette, multitechnique. Il ne s’embarrasse d’aucune convenance, se fiche royalement que nous sachions le reconnaître à première vue. De fait, il brouille les pistes, en passant d’un médium à l’autre, d’un lieu sombre à une galerie chic. Ce qui importe, c’est que le message parvienne à percuter nos consciences anesthésiées.

La satire, la dénonciation, la provocation, alimentent chacune des images réalisées par Pins. Ainsi en Palestine en 2007, il s’engage aux côtés du collectif POW et de Banksy. Partout poussent des personnages reconnaissables de tous comme ce Pinocchio, délaissant la colombe qui lui échappe des mains, arborant un appendice nasal en forme de rocket, et coiffé d’un chapeau de clown blanc aux couleurs de la bannière étoilée. Le message est plutôt clair. Même pas peur du loup ! Plus loin, il recouvre une photo de JR d’une silhouette de jeune fille, la robe couverte de sang, et les yeux pleins de rêves de colombe. Ce serait poétique si ce n’était aussi éminemment politique, dur, violent. Pour dénoncer la barbarie, sans doute faut-il en passer par là… En tout cas, c’est son parti pris, son engagement absolu et jusqu’au-boutiste.

Aucune de nos lâchetés n’échappe à son regard acide. Avec Bullions (de faux lingots d’or placés dans les rues de Londres, sur lesquels d’avides passants se casseront le nez), Pins dénonce notre avouée cupidité, celle qui nous éloigne trop souvent du bon sens. Qui aurait eu la généreuse idée de laisser traîner quelques lingots, négligemment ? Faut-il être c.. pour s’y laisser prendre ? Ou simplement aveuglé par un instinct plutôt vil, mais tellement répandu.

Une exposition portant le même titre a lieu toujours en 2007, et Damien Hirst acquiert l’intégralité de la production de l’artiste, le propulsant de facto dans une autre dimension.

Mais Pins n’en perd pas sa voie pour autant. À San Francisco l’année suivante se tient sa 1re exposition outre-Atlantique « Idea of Freedom ». Cette liberté sanctifiée ne nous échapperait-elle pas des mains, à grands coups de réseaux sociaux, d’écrans ? Même l’Underground se banalise, la technologie mettant à portée de nos doigts agiles sur les claviers cet univers sombre, mystérieux, inquiétant. L’Underground, il connaît, et certainement en paie-t-il parfois le prix. Halte au sketch! La technologie, autorité suprême, nous bourre le cerveau de circuits pré imprimés, et il nous l’envoie en pleine face avec ses Babyheads.

Moins politique peut-être, sa dernière exposition à la galerie Allouche à NYC à l’automne dernier se glisse dans notre intimité, dans le rapport que nous entretenons avec la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes. Empruntant à l’iconographie Dada, conservant ses couleurs vibrantes, il découpe à l’infini des masques dont il recouvre les visages choisis. Des êtres hybrides apparaissent, miroirs déformant de nos identités troubles et mal assumées.

Le génie est en colère, et c’est une bénédiction. Versons quelques larmes avec Pins sur les Dead Rebels (Elvis, Sid Vicious, Hendrix), et rejoignons-le dans son combat contre le Brave New World*.

*Le Meilleur des mondes de Aldius Huxley

 

www.paulinsect.com