Simplement géniale

Designer, architecte d’intérieur, directrice artistique… Patricia Urquiola occupe la scène internationale du design depuis plus de dix ans, et collectionne prix et succès. Prolixe, insatiable, dynamique, la créatrice nous conte ses expériences, ses réflexions du moment… Avec spontanéité et enthousiasme !

Joli moment que celui passé avec Patricia Urquiola… Parfois difficile à suivre tant son débit de paroles – exprimées tantôt en français, anglais, espagnol ou italien ! – est impressionnant, mais captivant ! Parce que cette Espagnole, née à Oviedo en 1961 et qui vit désormais à Milan, bouillonne d’idées à la minute et vit son existence à la vitesse du vent, animée par la passion, le besoin de découvertes, l’amour de l’humain. Tout en s’offrant quelques parenthèses pour profiter de ses filles et de son compagnon, Alberto Zontone. Et pour davantage de confort et de souplesse entre la vie familiale et professionnelle, Patricia Urquiola a même investi sa « Casa Bottega » à Milan, une expression très italienne. Ici, elle a réuni dans un même immeuble son habitation privée, à l’étage, et son studio de design sur les deux niveaux inférieurs. Là même où elle planche avec son équipe sur une kyrielle de projets…

B&B Italia, Artelano, Moroso, Flos, Foscarini, champagne Ruinart, Louis Vuitton, Kettal, Kartell, Emu, Kvadrat, Alessi, Glas Italia, De Padova… et bien d’autres… La liste de ses collaborations ne cesse de croître. Dans l’univers de l’architecture intérieure aussi. Rencontre. 

Vous avez étudié l’architecture à Madrid, mais avez opté pour le design et l’architecture intérieure. Pourquoi ce choix ?

Patricia Urquiola : Quand j’étais enfant, je disais déjà que je serais architecte. Une envie très liée à mon entourage : beaucoup de mes proches étaient architectes. Acquérir une formation humaniste intéressante me plaisait aussi. J’ai étudié l’architecture à Madrid. Ma famille a ensuite beaucoup voyagé… J’étais très attirée par certains phénomènes comme Memphis. J’ai alors intégré l’École Polytechnique de Milan où j’ai côtoyé des professeurs architectes et designers captivants comme Achille Castiglioni, Vico Magistretti ou encore Maddalena De Padova. Et ce mélange assez naturel des deux professions, architecte et designer, m’a beaucoup intéressée. L’Italie m’a donc apporté le design. Si j’étais restée à Madrid, je pense que je n’aurais jamais été designer !

Et vous n’avez plus quitté l’Italie ?

Non. J’ai notamment commencé à travailler avec Maddalena De Padova entre 1990 et 1996. Aujourd’hui, on parle de showroom design de manière naturelle, mais je me souviens que dans les années 90, Maddalena était la seule à posséder un showroom qui avait vraiment une cohérence, de l’espace, avec des présentations d’objets, mais aussi des moments de silence, des intervalles entre des projets pourtant tous connectés entre eux. Je passais du temps dans son bureau à réfléchir sur différentes études techniques. Je répète d’ailleurs souvent aux jeunes designers qui m’interrogent qu’il est bon d’intégrer une entreprise qui possède une certaine culture, et de se pencher sur la technique. C’est très formateur.

Puis Piero Lissoni qui connaissait bien ma manière de travailler m’a demandé de rejoindre son studio en 1996.

Piero Lissoni est l’un des hôtes de ce numéro d’Artravel… Quel message pourriez-vous lui adresser ?

Nous avons partagé des rapports magnifiques et paritaires avec les diverses compagnies pour lesquelles nous œuvrions à l’époque. Il m’a donné l’opportunité d’être en première ligne des belles décisions. Ce fut cinq années sublimes. C’était juste avant de lancer mon propre studio en 2001.

Une aventure qui a pris rapidement de l’ampleur… Quelles sont les clefs de votre réussite ?

Nous sommes restés très concentrés ces 13 dernières années. Et j’ai la chance de côtoyer des personnes très intéressantes dans différentes entreprises et d’avoir de bonnes relations avec elles. Ainsi sont nés de superbes projets et des histoires qui continuent de grandir. Je suis contente. Vraiment. Nous avons travaillé dur pour cela et le plus sérieusement j’espère. Mais nous avons encore beaucoup de pages blanches à écrire. C’est très excitant.

“ La vie m’a offert la possibilité de dépasser mes préjugés. Et de jolies aventures ont ainsi commencé. ”

Quelles productions allez-vous présenter en 2014 ?

Nous sortons notamment, au salon de Milan en avril, un fauteuil avec B&B Italia issu de la famille du Husk, qui était à l’étude depuis 3 ans ; des objets en plastique pour la table avec Kartell… Nous élaborons une cuisine pour Boffi. Nous réalisons aussi un hôtel sur le lac de Côme qui devrait ouvrir dans deux ans. Nous venons d’achever de nouvelles suites pour le Mandarin Oriental à Barcelone dans un immeuble adjacent. Nous pensons un petit restaurant italien à Paris dans le cadre du projet « La Jeune Rue » (ndlr, une rue destinée à la gastronomie et au design dans le 3e arrondissement), une résidence à Melbourne, un petit musée de la joaillerie pour la fin de l’année à Vicenza dans la basilique du Palazzo, un monument fantastique ! Nous continuons nos collections pour Kettal, et notre évidente collaboration avec Patrizia Moroso. Nous nous comprenons très bien toutes les deux… Ensemble, nous décidons beaucoup de choses très simplement au téléphone !

Vous participez également à l’aventure Coedition, la nouvelle entreprise issue de la passion commune de Charles, Samuel Coriat (fondateur d’Artelano) et de Silvera pour l’univers du design ?

Oui, nous sommes amis et j’ai déjà vécu des expériences intéressantes avec eux. Alors réitérer, pourquoi pas ! Ce sont des personnes que je respecte, avec lesquelles je vais encore vivre des moments enrichissants !

Les sollicitations ne manquent pas… Comment sélectionnez-vous vos projets ?

Je suis à l’écoute des personnes avec de beaux dialogues. Quand on me propose un projet qui me plaît, je le laisse mûrir… et je l’alimente pour qu’il devienne fort. À travers cette réflexion, deux aspects se dégagent : être visionnaire et rester humble. On ne parvient pas facilement au résultat souhaité si l’on ne se concentre pas suffisamment ou si l’on ne travaille pas assez.

La vie m’a également offert la possibilité de dépasser mes préjugés. Et de jolies aventures ont ainsi commencé… Comme ma collaboration avec le spécialiste du marbre Budri ou encore Mutina, un céramiste italien dont je suis aujourd’hui la directrice artistique. J’ai discuté deux ans avec Massimo Orsini, le pdg de Mutina, qui souhaitait travailler avec moi. J’avais beaucoup de préjugés. J’imaginais même que monde de la céramique n’était pas intéressant ! J’aimais la pierre, le bois, le ciment, mais la céramique, pas vraiment ! Je pensais qu’il était peu probable de trouver de l’épaisseur ou de la densité dans ce domaine. Mais j’ai rencontré des personnes justes et ma vision a changé.

Je suis par ailleurs heureuse d’être crédible dans des champs très distincts. J’ai la capacité d’accomplir sereinement un projet industriel et très maîtrisé, tout comme un projet plus traditionnel ou artisanal. Je suis très ouverte au dialogue, curieuse et suffisamment généreuse j’espère. Je suis partante pour l’expérimentation. Certains projets inattendus m’ont procuré des joies insoupçonnées ! Parfois, certaines personnes m’appellent même pour des réalisations étonnantes qui n’ont rien à voir avec mon travail de designer, mais je les accepte comme des cadeaux !

www.patriciaurquiola.com