Odyssée des espaces

Que ceux qui ne croient plus en l’Homme déposent les armes. Avec enthousiasme et subtilité, intelligence et sensibilité, Pascal Haudressy revêt la robe du derviche tourneur pour nous emmener dans un voyage au cœur de notre matière, de notre essence. Cet artiste français d’origine ouzbek, né en 1968, crée des entrelacs au moyen de diverses techniques, classiques et contemporaines, floute nos frontières, faisant émerger de nouvelles passerelles, et nous ramenant ainsi à un état de perception élargi.

Sur fond de dégradé de couleurs à l’huile, deux arbres tremblent, s’émancipant peu à peu du cadre. Ou peut-être s’agit-il de coronaires vibrantes du flux sanguin ? Huile, vidéoprojection s’enchevêtrent, se confondent. Suspended, pièce récente de Pascal Haudressy incarne, de manière emblématique, le cheminement de cet artiste à la croisée des mondes. D’ores et déjà, cosmos et corps sont rassemblés, tant par leur forme que par leur représentation.

« Si mon travail se nourrit de multiples techniques, ma démarche va toujours dans le même sens : dépasser la dimension antithétique des contraires. Avant, on opposait communément visible/invisible, matière/anti-matière, abstrait/figuratif. Cette vision me paraît aujourd’hui obsolète, Internet incarne la trivialité de cette fusion du matériel et de l’immatériel. Nous vivons un mouvement de bascule d’une puissance phénoménale. C’est tout notre rapport au temps et à l’espace qui s’en trouve modifié. Cela me fascine. »

Haudressy met tout ce qu’il a, tout ce qu’il est, au service de cette épopée. Il nous l’explique avec ferveur : « Dans Du Spirituel dans l’art, Kandinsky était déjà sur ce chemin-là, lorsqu’il disait avoir failli tomber dans les pommes en comprenant la dimension atomique de la matière. Ce qu’on voit n’est pas que ce qu’on voit. Avant lui Démocrite, au IVe siècle avant Jésus-Christ, alors que ses contemporains sculptaient les dieux, avait eu l’intuition que ce qui l’environnait se décomposait en particules. »

Ces références, loin d’être des manifestations d’arrogante culture, ne sont abordées que pour mieux éclairer son propos créateur. « J’essaie de générer des espaces de dialogue entre des opposés. Je qualifie volontiers ma démarche d’émulsion. Emulsion dans le sens où cela permet une rencontre, parce que chaque partie en présence a abandonné un peu de son territoire pour engendrer un nouvel espace intime et atomique. »

Son Narcisse, emprunté au Caravage, traversé d’ondes lumineuses, interroge, au-delà du mythe, notre rapport à l’image, aux prises avec mille turbulences conscientes et inconscientes, chahuté par le temps qui passe, l’espace qui se modifie. Interrogation antique d’une actualité foudroyante qu’il met en forme, maniant avec expertise médiums anciens et très récents.

« Enfant, j’étais déjà très troublé par la fuite du temps, la disparition, l’absence. Je détestais le noir, et pour calmer mes angoisses, je m’immergeais dans la contemplation d’un tapis ouzbek accroché au mur de ma chambre. La plongée dans ses motifs avait sur moi un effet hypnotique, apaisant. Je me sentais entre deux mondes, visible et invisible, avec cette sensation presque chamanique de sortir de mon corps, et donc d’échapper au temps et à l’espace définis. »

Dans ses travaux, particulièrement dans cette pièce intitulée Grille, la magie se renouvelle, les formes géométriques, répétitives happant le regard, puis la conscience, pour nous soulever du sol, tel un tapis volant.

Haudressy s’adresse donc directement aux paradoxes constitutifs de notre condition humaine.

Souvent une création répond à une nécessité : « À 19 ans, en allant à la mairie, j’ai découvert que j’avais eu un frère jumeau qui était mort jeune. Mes parents ne m’en avaient jamais parlé. Mais cette absence dont j’ignorais l’existence, nourrissait une part de moi depuis tout petit. L’influence des choses qui appartiennent à l’immatérialité s’impose. »

La gestation de Somewhere we will meet again aurait elle trouvé là son origine ? Un cœur, des poumons, un cerveau, étoilés de milliers de petits fils luminescents, vibrent dans un espace ouvert, un lieu permettant une nouvelle rencontre.

« Les Épicuriens, Bouddha, Jésus-Christ, tous se rejoignent dans leurs questionnements, et parfois dans les voies qu’ils proposent. Je crois qu’il y a un sens à tout cela, une logique, un code. Et je cherche la clé pour ouvrir cette porte-là avec tout ce qui est à ma disposition. »

Le travail de ce contemporain résolu illumine assurément les zones les plus éloignées et les obscures de nos cellules antagonistes, pour mieux les réunir. De l’infime à l’immense, Pascal Haudressy nous rapproche magistralement du vivant, du mouvement perpétuel devenu perceptible.

 

www.pascalhaudressy.fr