Artiste de la ligne pure

Le Belge Olivier Dwek, 44 ans, s’affirme comme l’un des architectes européens les plus créatifs de sa génération. Dans la lignée des mouvements moderniste et minimaliste – sans jamais pencher dans le travers glacial de ce dernier courant –, cet amoureux de l’art et de l’architecture emprunte des sentiers inédits pour concevoir des projets haute couture qui ont du sens. Intarissable et habité par son sujet, Olivier Dwek, aussi passionné que passionnant, nous invite en ce jour férié de novembre sous le ciel grisâtre de sa Belgique natale à partager ses thèmes de prédilection… Morceaux choisis.

Après un court apprentissage dans un cabinet d’architecture belge, vous ouvrez votre propre agence d’architecture à 29 ans. Quelle audace !

Olivier Dwek : Dès l’âge de 28 ans, j’ai eu la chance de concevoir la nouvelle boutique Louis Vuitton à Bruxelles. J’étais très jeune, et c’était une marque de confiance énorme… Et cela m’a incité à ouvrir mon agence. Aujourd’hui, elle compte une petite dizaine de personnes selon les périodes. Je souhaite garder une petite équipe car je m’approprie mon métier tel un artisan en m’impliquant dans tous mes projets. Je suis un créateur, et ce qui me passionne, c’est l’acte de créer plus que le résultat. Quand je suis devant ma feuille blanche et que tout est à inventer…

 

Vos réalisations en matière d’architecture intérieure sont aussi remarquées que vos architectures. Comment articulez-vous ces deux disciplines dans un même projet ?

Olivier Dwek : Selon moi, il n’y a aucune frontière entre les deux. À partir du moment où je fais de l’architecture, je suis avec ma feuille, mon crayon, mon calque et tout dessiner est quelque chose de naturel. Cela reste une histoire de proportions, de pleins, de vides, de matières, de fonctionnalités. Seule l’échelle diffère.

 

Comment définiriez-vous votre travail ?

Olivier DwekJe cherche à dessiner une certaine intemporalité. Lorsque je regarde les photos de projets passés, je me dis même qu’ils sont difficiles à dater et je m’en amuse. J’ai la conviction que quand on dessine des choses épurées, et quand aucun geste n’est gratuit, on aide à conférer une certaine pérennité aux créations. Tout geste gratuit est condamné à mal vieillir.

 

Votre « Silver House », une maison immaculée sur une île grecque, vous a valu de nombreux succès, quelle en était l’essence ?

Olivier Dwek : Elle est toute blanche et son sol en pierre locale est le même à l’intérieur  et à l’extérieur pour avoir une continuité dans les espaces. Quand j’ai visité ce terrain avec une déclivité très forte, je me suis retrouvé face à des vues réellement à couper le souffle. On voit cette île en face, avec un nuage qui s’accroche à son sommet presque tous les jours, on a cette ligne horizontale qui flotte entre ciel et mer… Mon travail ne devait être que de créer un cadrage, évidemment avec une horizontalité forte pour que le cadrage fonctionne avec le sujet tout simplement. J’ai fait rentrer ces jeux de bleus, le ciel, la mer, cette île dans la maison. Le fait d’avoir une maison toute blanche aussi à l’intérieur a autorisé un dialogue beaucoup plus fort avec ces bleus. Avec ses matières immaculées, elle est vraiment inspirée de cette architecture vernaculaire grecque. Ses lignes sont très contemporaines et épurées. Cette maison est même plus épurée que les autres.

 

Votre propension à l’épure est-elle la caractéristique majeure de votre signature ?

Olivier Dwek : Comme disait Picasso : « Un artiste à toujours un père et une mère artistiques. » Étudiant, je m’intéressais beaucoup au travail de John Pawson qui était vraiment à ce moment-là le pape du minimalisme. Et quand j’ai démarré ma carrière, j’adorais son travail et j’avançais dans ce sens-là. Mais si l’on visite le minimalisme à l’extrême, c’est-à-dire un cube blanc, excusez-moi du terme, mais c’est quelque chose de chiant et d’ennuyeux, de froid et d’aseptisé. Tout en faisant des projets épurés, j’ai rapidement cherché à créer de l’inattendu, de la surprise et à agrémenter cela pour donner vie et relief aux projets, pour ne pas tomber justement dans ce minimaliste glacial. J’ai toujours souhaité amener une certaine chaleur. Mon point de départ, c’est la pureté des lignes, puis l’assaisonnement avec des matières.

 

Comment les matières et les matériaux s’inscrivent-ils dans vos créations ?

Olivier Dwek : J’adore travailler et jouer avec les matières, la pierre, le bois, certains métaux… Par exemple pour l’appartement S à Neuilly, l’aluminium a été le fil conducteur. J’ai emmené les clients voir Ado Chale dans son atelier, l’un des plus grands créateurs de meubles selon moi, car dès le départ, ils m’ont dit qu’ils adoraient son travail. Ils ont acquis une table de salle à manger en aluminium de l’artiste, avec un motif « goutte d’eau », et l’aluminium a été le point de départ du projet au niveau des pièces de réception où j’ai créé notamment un mur-bibliothèque en aluminium brossé structuré verticalement.

Concevez-vous également le mobilier pour vos clients ?

Olivier Dwek : Je conçois tout ce qui est fixe dans une maison, jusqu’aux traits d’un robinet, d’un dressing, d’une cuisine, d’une salle de bains, des détails de menuiseries, des bibliothèques, des portes, etc.  En revanche, j’aime suggérer à mes clients des œuvres de créateurs nordiques et français de la moitié du XXe siècle. Je m’intéresse terriblement aux Français, en l’occurrence Prouvé, Perriand et Jeanneret. Ce qui me plaît, c’est la dimension sociale de leur travail contrairement aux autres. Certes, c’est dans l’air du temps, mais cela fait longtemps que cela me captive. J’aime placer des pièces signées, historiques, qui ont un sens.

 

Comme dans la G House récemment conçue où l’on distingue notamment du mobilier Jeanneret ?

Olivier Dwek : Oui. Du mobilier dessiné par un bonhomme de cette stature-là s’affirmera avec le temps, j’en suis certain. Il y a aussi du Perriand, du Nakashima… Dans ce projet, je fais dialoguer trois époques : le bâtiment est un hôtel particulier fin XIXe, début XXe, nous avons aussi ce mobilier que je viens d’évoquer et également de l’art contemporain avec, notamment, des œuvres de González-Torres. Et si l’on observe bien l’intérieur, on distingue des éléments anciens moulurés, de temps en temps apparaît aussi une ligne plus minimale, plus pure qui vient dissimuler un bar ou un élément de bibliothèque qui sont des dessins du XXIe siècle. L’association de ces trois époques donne une âme à cette réalisation.

 

Sur quels projets planchez-vous actuellement ?

Olivier Dwek : En réalité, j’adore le dépaysement et varier les plaisirs ! Je suis en train de réhabiliter les anciennes usines d’armement de la Belgique près de Liège, la Fabrique Nationale, chantier qui va débuter dans un mois. Il s’agit d’un projet d’éco-village de 105 000 m2 avec de l’urbanisme, 350 logements, dont des logements sociaux, des bureaux, un hôtel, des commerces, un marché biologique couvert, un théâtre, un centre culturel, une crèche, etc. Un morceau de ville en somme ! L’aspect industriel du site gardera toute sa puissance dans les nouveaux aménagements. J’ai aussi dessiné un urbanisme en hauteur, une ville où vous vous promenez dans les rues, avec des places et des squares qui surplombent la cité et la région. J’espère pouvoir dire dans quelques années que je suis terriblement fier de ce projet-là, parce que je pense que nous allons faire quelque chose d’unique : des réhabilitations industrielles d’une telle envergure, il y en a peu au monde…

www.olivierdwek.com