Duo majeur

Ils composent à quatre mains, se nourrissent de leurs différences… Installés à Londres, Nipa Doshi et Jonathan Levien forment l’un des couples les plus en vogue de la planète design. Unis dans la vie comme au travail, les designers lèvent le voile sur leurs actualités, leurs visions de la création, leurs motivations et de leurs aspirations. Avec passion, sincérité, voire émotion…

 

Nipa Doshi, 43 ans, a grandi en Inde. Jonathan Levien, 42 ans, est né en Écosse. Depuis plus de dix ans, les auteurs de My Beautiful Backside, un sofa culte édité par Moroso, inventent ensemble des meubles et des objets singuliers, voire hybrides, inspirés par les cultures du monde, dans leur studio de design londonien. Un métissage savamment dosé, de la couleur, une esthétique forte et des produits qui mêlent artisanat d’art, technologie et design industriel. Pour Moroso, Kvadrat, Kettal, B&B Italia, Cappellini, Hay, la Galerie Kreo et bien d’autres, le duo qui s’est connu au Royal College of Art de Londres a créé des œuvres à l’esthétique rare et aux détails raffinés.

Pourquoi avez-vous choisi la voie du design ?

Nipa Doshi : Au départ, je ne savais même pas que le design pouvait être un métier ! J’ai adoré l’environnement dans lequel j’ai grandi en Inde qui était baigné par l’architecture traditionnelle et moderne, l’Art déco, l’Art nouveau… En réalité, j’étais avant tout intéressée par le concept de la beauté. La beauté de notre environnement matériel. Et j’envisageais le design comme une manière de prendre soin de notre environnement matériel. Ce n’était pas tellement le produit fini qui comptait, mais plutôt l’action, la manière dont les choses prennent corps. Ma vision du design était donc très large… Je souhaitais plutôt m’orienter vers l’architecture à l’origine, mais quand j’ai découvert mon école de design en Inde, j’ai adoré, et j’ai changé d’avis.

Jonathan Levien : Je ne viens pas du tout du monde du design. J’étais ébéniste et j’ai découvert que je pouvais être assez doué pour réaliser certaines choses… J’ai alors trouvé intéressant de chercher pourquoi je les faisais. Le design a été pour moi une opportunité de révéler cela. Et puis, je n’avais plus envie de me concentrer uniquement sur le seul matériau bois. J’avais la volonté d’élargir ma façon de travailler. Et comme le design est ouvert aux technologies, permet d’explorer le pourquoi et le comment, il s’est imposé comme une évidence.

 

Était-ce une évidence également d’ouvrir un studio ensemble ?

Jonathan Levien : Nous n’avons pas ouvert de studio au départ. Nous travaillions ensemble à la maison de façon tout à fait naturelle. À cette époque, j’occupais un poste dans un studio à Londres et Nipa avait intégré l’agence d’architecture de David Chipperfield. Nipa connaissait par ailleurs Tom Dixon… Et c’est Tom Dixon qui nous a encouragés à démarrer ! Nous avons alors décidé d’inaugurer notre propre studio.

 

Quels sont vos rôles respectifs ?

Jonathan Levien : Nous sommes tous les deux directeurs de création. Nous travaillons énormément ensemble ! Nous échangeons beaucoup sur chaque projet et nous sommes très complémentaires. Nous discutons de tout, tout le temps, et dans les moindres détails. Cependant, de mon côté, je suis plus dans le concret et la réalisation en 3D des concepts pour mettre en œuvre l’idée.

 

Vous a-t-on fait confiance rapidement ?

Jonathan Levien : La rencontre avec Moroso en 2007 a été déterminante. Avec eux, nous avons commencé par un projet se traduisant par la manifestation de la rencontre et un mélange entre l’artisanat indien et la production industrielle italienne. Ce projet, My Beautiful Backside, un nouveau concept d’assise, rassemblait le meilleur de ces deux mondes, avec un côté hybride. L’autre point important résidait dans l’aspect international du projet : il s’agissait d’une vraie opportunité de faire connaître notre studio. Nous continuons notre collaboration avec Moroso, un partenaire avec lequel nous aimons beaucoup travailler.

 

Présenterez-vous des nouveautés avec Moroso lors du salon de Milan qui débutera dans quelques jours ?

Jonathan Levien : Oui, une chaise. Nous dévoilerons aussi une collection pour Kettal, une assise pour Hay, une autre pour B&B Italia qui sera le petit frère du fauteuil Almora. Nous planchons aussi d’autres projets excitants cette année. Nous sortirons, entre autres, une collection de textiles pour Kvadrat, des produits pour la Galerie Kreo et la Manufacture nationale de Sèvres…

 

Vous venez de lancer une collection avec Bolon en février. Quelle était la nature de cette association ?

Jonathan Levien : Le meilleur projet, c’est lorsqu’un client vient nous voir et nous demande de réaliser un produit que nous n’avons encore jamais fabriqué ! Et nous sommes doués pour cela (rires) ! La collaboration avec Bolon, leader suédois du revêtement de sol en vinyle tissé, a été une belle surprise. On ne s’y attendait pas ! Nous avons discuté avec la direction de Bolon et échangé sur leur manière de communiquer sur leurs projets. Nous avons imaginé pour eux une communication créative inspirée des codes de l’architecture. Ce traitement visuel a accompagné la nouvelle collection « Bolon by You », polyvalente et très technologique. Elle permet aux architectes et designers de réaliser leur propre sol sur mesure. Un projet passionnant !

 

Comment sélectionnez-vous les entreprises avec lesquelles vous travaillez ?

Jonathan Levien : Avec beaucoup d’attention ! Car l’investissement temps et énergie est important. On se choisit mutuellement en réalité. Les designers sont intéressés par les entreprises qui ont une direction artistique forte, qui sont ouvertes aux idées et qui ont envie de repousser les frontières. Et une société attend du designer qu’il apporte quelque chose de neuf et unique, pour les challenger sur leur capacité à produire de nouvelles choses et les faire avancer. Pour B&B Italia précisément, c’est un aspect important.

 

Où puisez-vous votre inspiration ?

Nipa Doshi : L’inspiration est partout. Évidemment, je suis influencée par ma culture qui a une identité très forte, mai plus précisément par la beauté des choses qui m’ont entourée durant mon enfance. J’aime aussi l’art, la sculpture et la mode… Notre inspiration vient surtout de la conscience que nous avons de notre environnement. Nous voyons tous les mêmes choses, mais c’est la façon dont on les regarde qui change.

 

Comment définiriez-vous le style Doshi-Levien ?

Nipa Doshi : Je dirais qu’il est raffiné, sculptural, sensuel, graphique, chaleureux, original, unique…

Jonathan Levien : Pérennité et intemporalité sont les principales qualités de nos créations. Cela a un rapport avec le niveau de détails et de travail sur le design de chaque pièce. Elles ont une beauté durable. Nous ne suivons pas les modes.

 

Quels projets rêveriez-vous de concevoir ?

Nipa Doshi : Un espace public comme une galerie ou une voiture. Un transport public aussi, car on les utilise, mais ils sont tellement moches… (rires). Côté espaces, nous aimerions vraiment designer un hôtel, car beaucoup manquent de sensualité… Ainsi, nous pourrions travailler sur les notions de sensualité, de voyage, de confort, d’imagination, de matérialité, d’amour…

Jonathan Levien : Nous aurions en effet beaucoup de choses à dire sur ce sujet. Car les designers peuvent aussi apporter une réflexion stratégique donnant une vraie valeur à un projet. J’aimerais travailler sur des projets encore plus ambitieux avec davantage de challenges à relever !

 

www.doshilevien.com