À la recherche du temps perdu

« Tempus rerum imperator » – Ce temps, “maître de toute chose » ne semble, en tout cas, n’avoir aucune prise sur Marcel Wanders. L’éternelle jeunesse de ce dandy rock de cinquante ans a sûrement beaucoup à voir avec le fait que ce créateur révolutionnaire, boulimique et frénétique avoue s’inspirer du passé plus que du présent pour créer. Iconoclaste et volontiers frondeur, ce showman qui se voit comme un bouffon onirique refuse l’étiquette de designer baroque, préférant celle d’artiste flamboyant affranchi des conventions et naviguant hors des sentiers battus, des modes et des canons d’une époque dont il n’est pas vraiment. Pour preuve, cette rétrospective, la plus grande jamais présentée de ses œuvres – plus de 400 œuvres réalisées depuis la fin des années 80 – pour la réouverture du prestigieux Stedelijk Museum à Amsterdam, tiré pour l’occasion de son long sommeil. Une sorte de temps retrouvé depuis sa célèbre Knotted Chair (1996), ré-interprétation contemporaine du macramé de nos grands-mères, jusqu’à ses One Minute Sculpture – des pièces uniques en terre qu’il réalise à la main en une minute chrono.

En quoi la notion de temporalité est-elle si importante dans votre travail ?

Marcel Wanders : Rien ne vieillit plus vite que la nouveauté. Notre industrie est régie par des marques qui produisent de nouvelles collections chaque année, en prétendant imaginer le futur sans jamais se référer au passé. Pourtant, aujourd’hui, plus personne n’a besoin d’un n-ième nouvelle chaise. Si chacun de mes objets fait référence au passé, de manière plus ou moins lisible, c’est parce que j’aimerais avant tout qu’elles durent toujours !

95 % des objets Moooi sont faits artisanalement à la main dans un secteur qui privilégie la production industrielle en série.Vous considérez vous comme subversif?

Marcel Wanders : Tout mon travail est politique. Souligner l’importance de la main de l’homme, c’est aussi politique. Quand j’ai commencé à faire ce métier, il y a vingt cinq ans, je n’entendais jamais les mots “imagination” ou “poésie”. Ma philosophie comme ma sensibilité sont à contre-courant de la philosophie moderniste et rationaliste dominante. Je cherche à créer des choses moins rationnelles, plus passionnelles, parce qu’à être trop rationnels, on a une vision simpliste de nous-mêmes.

“ J’espère continuer à créer des choses intéressantes, des choses surprenantes, des choses qui resteront, des choses utiles pour les gens. ”

Avant cette rétrospective, l’exposition Unexpected welcome l’an passé à Milan a beaucoup fait parler, au delà de sa remarquable esthétique, en écho avec le travail d’Erwin Olaf, parce que c’était peut-être la plus belle incarnation jamais présentée de ce qu’est vraiment la philosophie Moooi.

Marcel Wanders : Oui. Cela a été une expérience très inspirante pour nous tous. Et une étape très importante pour Moooi. Jusqu’à présent, on nous définissait surtout, nous les premiers, comme un éditeur de pièces iconiques. Lentement mais sûrement, on est allés au delà de cette signature pour développer un vrai univers. À Milan, on a montré à tout le monde, mais peut-être avant tout à nous mêmes, que nous étions capables de créer des intérieurs et de véritables pièces à vivre authentiques et cohérentes. Ce n’était plus du style, mais la combinaison raisonnée et réussie de l’art et de la poésie.

Que préférez-vous dans le métier de designer ?

Marcel Wanders : Je suis totalement addict au design. Pour moi, créer un objet, c’est un peu comme faire un puzzle holistique en trois dimensions. La satisfaction est énorme quand vous avez terminé et que toutes les pièces collent parfaitement entre elles.

Quelle est l’idée fausse est la plus répandue à propos de vous ?

Marcel Wanders : Quand j’étais petit, je voyais les designers comme des super-héros capables d’un coup de baguette magique de faire des choses extraordinaires. Aujourd’hui, malheureusement, je sais que ce n’est pas comme ça que cela fonctionne ! On a parfois l’impression que les designers sont des fainéants parce qu’ils font des choses simples et épurées. Moi, je suis plus “more“ que “ less“, parce que l’on met tellement de passion dans ce que l’on fait. J’ai envie de choses toujours plus belles, toujours plus flamboyantes. Et de toujours donner tout ce que j’ai et tout ce que je peux donner.

Quel objet aimeriez-vous créer, quels que soient les moyens et le temps mis à votre disposition ?

Marcel Wanders : Une mosquée. Aujourd’hui, le design nous offre l’opportunité d’être une force politique pour exprimer des idées, et parfois de belles idées. Et parce que par dessus-tout, on a besoin de respect, les uns envers les autres. Designer une mosquée serait un bel exemple de fraternité, au delà de l’accomplissement personnel, pour dire au monde qu’en travaillant ensemble, qu’en mettant des énergies en commun, des gens très différents sont capables de faire de grandes choses.

Que ferez-vous dans 10 ans ?

Marcel Wanders : J’espère continuer à créer des choses intéressantes, des choses surprenantes, des choses qui resteront, des choses utiles pour les gens.

Votre épitaphe ?

Marcel Wanders : «J’ai créé un environnement d’amour, vécu avec passion et donné vie à mes rêves les plus fous»

Dans quel état d’esprit êtes-vous en ce moment ?

Marcel Wanders : Serein et apaisé. Cette rétrospective, comme cette interview avec vous, me permettent de réfléchir et de prendre un peu de distance sur ce métier passionnant, mais un peu frénétique, et me dire que tout ce que j’ai accompli, je l’ai fait avec authenticité et intégrité. 

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www.moooi.com