Audace et vision

Manal Rachdi incarne cette jeune génération d’architectes qui ose bouleverser l’ordre établi ! Ses architectures grandioses, puissantes et sensibles proposent de nouvelles expériences urbaines, des réflexions sur l’habitat de demain. L’homme de 37 ans utilise la nature et les végétaux comme des matériaux, et invente des projets hors du commun.

Mercredi 3 février. La ville de Paris annonce la liste des lauréats de son concours d’architecture « Réinventer Paris », un appel à projets urbains innovants. L’architecte français Manal Rachdi d’Oxo Architectures et son équipe exultent ! Avec leur projet de bâtiment pont « Mille Arbres », conçu en collaboration avec l’architecte Sou Fujimoto, ils métamorphoseront le terrain dit « Pershing » et le volume cessible au-dessus du périphérique (16-24 avenue Pershing et avenue de la Porte-des-Ternes). Le lendemain, nous avons rendez-vous avec Manal Rachdi dans son agence à Montreuil, située dans un ancien atelier. Manal Rachdi a peu dormi. Un événement pareil, ça se fête ! Malgré tout, l’architecte passionné, d’une extrême gentillesse, prend le temps de nous conter ses projets… Beaucoup de projets publics d’envergure, mais aussi quelques réalisations privées. Rencontre.

 

À travers plusieurs projets primés, vous vous êtes forgé une réputation internationale. Vous avez créé Oxo Architectes en 2012 et vous signez des projets impressionnants… Quel est votre parcours ?

Manal Rachdi : Enfant, je vivais au Maroc et lorsque je me baladais, j’aimais cette culture architecturale. Et un jour j’ai compris, à l’âge de 15 ans, qu’en réalité, je souhaitais être architecte ! Un moment intense ! Après mon bac, j’ai intégré l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes. J’ai commencé à travailler pendant mes études. J’avais compris qu’en agence, on allait m’apprendre la vraie architecture, et que l’école servait à rêver. J’ai débuté à Angers avec Duncan Lewis et j’ai passé mon diplôme en étant à mi-temps chez lui. Diplôme en poche, j’ai envoyé quelques CV, et je suis entré chez Jean Nouvel qui avait apprécié mon travail. Et puis, j’ai toujours su exprimer des concepts et des sensations à travers l’image. Et nous nous sommes très bien entendus sur ce point avec Jean !

 

Une rencontre qui a dû marquer votre carrière…

Manal Rachdi : Oui. Jean Nouvel m’a laissé travailler sur de gros sujets. Quand nous avons gagné le concours de la tour accolée au MoMA à New York, il m’a envoyé là-bas mettre en œuvre le projet. Cette confiance qu’il m’avait accordée, c’était génial !  Quand je lui ai dit que je souhaitais démarrer ma propre aventure, que je voulais être architecte comme lui, il m’a dit : « Ma porte sera toujours ouverte pour toi. » J’ai trouvé cette réponse extraordinaire. Jean m’a appris l’humilité devant les projets, un vrai enseignement.

J’ai vraiment eu la chance de faire de belles rencontres. Celles avec les clients aussi ont été importantes : avec ceux qui osent, qui nous poussent dans nos retranchements et nous demandent d’atteindre l’excellence. C’est cela qui nous fait avancer ! Idem au sein de mon agence d’une quinzaine de personnes aujourd’hui – peut-être une vingtaine demain. Ce sont des gens incroyables, extrêmement motivés et passionnés. D’autres belles rencontres…

Vous venez de célébrer avec eux votre victoire avec le projet « Mille arbres » pour « Réinventer Paris » qui devrait voir le jour en 2022. Quelle en est l’essence ?

Manal Rachdi : Ce qui m’intéressait dans ce projet, que j’ai développé en association avec l’architecte Sou Fujimoto, c’était de construire au-dessus du périphérique et ainsi créer une connexion entre Paris et sa banlieue. Tout le monde a en tête les nuisances du périphérique et nous avons voulu contrebalancer cela en imaginant un lieu d’apaisement : un parc au-dessus du périphérique planté de mille arbres qui est un écosystème naturel habité. Ce complexe multi-usages comprendra un hôtel, des commerces, des bureaux, un « food court » réalisé par Philippe Starck, etc. Et 127 logements au dernier niveau ! L’idée est d’habiter les toits parisiens et de profiter des vues magnifiques sur la capitale tout en étant dans un jardin.

 

Avec ce même architecte japonais, mais aussi avec Nicolas Laisné, vous concevez une tour singulière à Montpellier. En quoi consiste cet « Arbre Blanc » qui devrait être livré l’an prochain ?

Manal Rachdi : Nous nous sommes interrogés sur la manière dont les gens avaient envie de vivre à Montpellier. L’idée de cette « Folie » était d’inventer des espaces extérieurs incroyables. Nous avons notamment envisagé de grandes terrasses protégées par des brise-soleil avec des porte-à-faux allant jusqu’à 8 mètres ! En tant qu’architecte, je vais pouvoir améliorer la vie des gens. C’est cette architecture-là que je dessine !

 

Sur quels autres sujets planchez-vous actuellement ?

Manal Rachdi : Sur l’extension et la réhabilitation du lycée Jean-Moulin à Revin qui sera notre premier projet terminé cette année, sur l’École polytechnique de Paris, sur des logements à Nanterre, sur un hôtel à Bruxelles, sur des logements au Maroc, etc. Nous réfléchissons aussi à la conversion de bureaux en auberge de jeunesse à Paris.

Vous élaborez souvent vos projets en association avec d’autres architectes. Pourquoi ce choix ?

Manal Rachdi : Quand j’ai débuté, je me suis rendu compte que les marchés publics français étaient assez fermés aux jeunes sans référence… Donc, je me suis associé avec des architectes étrangers qui avaient besoin de quelqu’un qui connaisse la France, qui comprenne la réglementation… Ainsi, j’ai pu accéder à mes premières commandes. Désormais, j’ai tendance à favoriser mes propres projets, afin de développer moi-même une réflexion et de la mener au niveau souhaité.

 

Quel est l’ADN de votre architecture ?

Manal Rachdi : Au départ de chaque projet, je réalise une « archéologie » du contexte. Pour comprendre ce contexte et comment il a évolué dans le temps. Car nous ne sommes qu’un relais entre passé et présent. Puis on modifie ce lieu, on lui amène une nouvelle structure, une nouvelle esthétique, un nouvel état. Ce qui m’intéresse dans la mutation d’un site, c’est d’en toucher l’essence pour l’améliorer.

Une bonne architecture est une architecture qui fonctionne, qui est intelligente d’un point de vue économique et écologique. Elle doit aussi être sensible, se transformer dans le temps tout en continuant d’être attrayante. Et j’utilise la nature comme un élément architectural pour permettre à ces architectures d’évoluer… Ainsi, hiver, été, automne ou printemps, le bâtiment n’est jamais le même… Cette variation amène une beauté, une sensibilité, une vie et une âme au bâtiment. Quand on utilise la nature comme matériau, c’est autant pour ses qualités premières que le bien-être qu’elle va apporter. Ce qui m’intéresse dans l’architecture, ce sont aussi les imprévus, les bonnes évolutions, la manière dont les gens vont s’approprier le bâtiment… Par ailleurs, j’essaie de faire en sorte d’être le plus dépouillé possible… On ne rajoute pas des éléments sur une architecture pour qu’elle soit belle. Elle doit se suffire à elle-même.

 

Quels sont vos autres sujets de prédilection ?

Manal Rachdi : Les tours ! Selon moi, la verticalité, c’est l’écologie, la densification, la performance et une vraie conception de la façon de vivre dans le futur. La ville verticale sera la ville de demain. C’est dans cette optique que nous avons imaginé le concept de la « City Sand Tower » dans le Sahara, une ville verticale de 450 mètres de haut avec un jardin vertical à l’intérieur. Les villes aujourd’hui sont denses et complexes et ne parviennent plus à s’étaler. Le challenge sera de trouver le moyen de ramener la campagne et la nature dans la ville. Tout en apportant la bonne réponse, innovante et architecturalement très forte.

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