Maître en son royaume 

Les décors du Fouquet’s et du Costes à Paris, de la Mamounia à Marrakech, du Danieli à Venise, du NoMad à New York, c’est lui ! Jacques Garcia est reconnu comme l’un des plus grands décorateurs du monde. Parti de rien, ce créateur érudit a inventé un univers riche, une écriture propre, souvent copiée, jamais inégalée. Cet esthète nous reçoit dans son bureau rue de Rivoli à Paris. Posé et d’une extrême gentillesse, il nous conte son expérience, se livre petit à petit… Tête-à-tête enivrant.

Vous avez récemment réalisé à Paris l’hôtel La Réserve, qui vient d’être élevé au rang de palace, la Maison Souquet, une ancienne maison close que vous avez réinterprétée en hôtel de luxe… Vous avez livré cette année le restaurant Park Chinois à Londres, puis dernièrement le restaurant Cut by Wolfgang Puck, très contemporain, au sein du Four Seasons à New York… Quels sont vos projets en cours ?           Jacques Garcia : Je décore beaucoup de maisons particulières, cela représente d’ailleurs 50 % de notre travail, avec actuellement des projets en Suisse, aux Etats-Unis, en Angleterre, à Paris, etc. Je suis en train de réaliser des hôtels à Los Angeles, à Las Vegas, à Doha. Nous travaillons sur l’hôtel L’Oscar à Londres qui devrait ouvrir dans six à huit mois : c’est un peu Oscar Wilde qui s’installe dans un nouveau Costes, mais qui, esthétiquement n’a plus rien à voir avec le Costes d’origine. À Rome, je refais un hôtel merveilleux de 190 chambres qui sera le meilleur de la ville : je vais plutôt le traiter dans la nostalgie du milieu du XXe siècle. Je viens aussi d’apprendre que j’allais repenser un endroit mythique à Paris et réhabiliter ce lieu historiquement invraisemblable en un hôtel avec quelques chambres !

Quel est le point de départ de chaque réalisation ? Jacques Garcia : Le rapport à l’âme. Si c’est un vieil immeuble, il a une âme ; vous ne le massacrez pas, mais vous essayez de trouver sa force. S’il s’agit d’un lieu contemporain, c’est à vous de lui inventer une âme.

Vous parvenez à distiller dans tous vos projets, et avec aisance, cette élégance folle, ce « style Garcia » inimitable… D’où vient ce don que vous possédez pour révéler les espaces, pour parvenir à mixer tous ces styles avec autant de justesse ? Jacques Garcia : C’est quelque chose que je ne m’explique pas. Il en va des destins comme des objets, ils vous sont destinés ou pas. C’est d’une injustice totale. Il n’y a pas d’égalité devant le goût, ni devant l’élégance… Certains l’ont instantanément, d’autres pas. Cette capacité, mon père l’avait encore plus que moi.

Un héritage de votre père donc… Jacques Garcia : Oui, j’ai hérité cela de lui. Mon père était un homme extrêmement littéraire, passionné de violon… Dès ma plus tendre enfance, il m’a trimbalé de musée en musée, de brocante en brocante… Devant lui, il avait un enfant réceptif : c’était pour moi un monde incroyable. Quand j’étais jeune, nous avons vécu dans des maisons divines. Nous aurions pu recevoir la reine d’Angleterre, elle aurait été sur le cul ! Et l’on n’avait pas un sou pourtant.

La Mamounia à Marrakech (2009). © La Mamounia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Votre premier intérieur, à quoi ressemblait-il ? Jacques Garcia : Je m’étais débrouillé tôt pour gagner de l’argent, et quand j’ai loué mon premier logement à Paris, un appartement haussmannien, pendant mes études [l’École d’arts graphiques Penninghen et l’École des métiers d’art], j’avais tout repeint en blanc, même le plancher ! J’avais des tableaux de Klein, de Fontana, d’Albers, un meuble Boulle et quelques meubles historiques que j’avais déjà achetés. Et tous mes copains se demandaient bien comment je pouvais vivre avec tout cela ! Ils ne comprenaient pas. Les mêmes qui, des années après, se sont mis à acquérir des Klein ou des Fontana pour quelques millions de dollars (rires) ! Je suis comme Chanel, je déteste la mode, car cela se démode, et je me sens très proche d’elle par rapport à tout ça.

À quel moment avez-vous pris conscience de votre réussite ? Jacques Garcia : Je ne pense pas avoir réussi. Je me suis exprimé comme j’ai pu sur différents sujets, et ils ont eu du succès. Le public a commencé à me connaître quand j’ai débuté les lieux publics, et pour une raison simple : quand vous concevez une très belle maison, la cliente dit que c’est elle qui l’a faite, et elle a raison, elle vous a payé pour ça ! Mais quand vous réalisez un hôtel et un restaurant qui ont un succès fou, et que vous avez changé la donne, car j’ai changé la donne dans ce domaine, cela, on ne peut pas vous le reprendre. Ce sont les lieux publics qui ont constitué ma notoriété.

Et notamment l’hôtel Costes… Jacques Garcia : Avec l’hôtel Costes en 1996, j’ai changé le monde de l’hôtellerie. J’ai inventé un genre d’hôtel, simple, décontracté, très élégant, qui s’est répandu dans le monde… Je suis celui qui a initié l’idée que la ville entre dans un restaurant d’hôtel, cela n’existait pas. Jean-Louis Costes ne croyait pas à un restaurant d’hôtel. J’étais sûr que cela fonctionnerait, car au Royal à Deauville, j’avais déjà transformé le lobby en une sorte de bar-restaurant et cela avait été une bombe !

Comment était née cette idée ? Jacques Garcia : J’avais envie de démocratiser les lieux de luxe. Quand j’avais 14 ans, mon père m’avait emmené au Ritz, et l’on ne nous avait pas laissés entrer dans le bar… Cela m’a marqué. Je trouvais cela insensé ! Quel sectarisme ! Je suis né dans un monde où existait la différence. Ma mère était issue d’une lignée de hobereaux du Bourbonnais mais mon père avait un goût fou. Tous mes copains d’école vivaient dans des tôles ondulées, et j’étais le seul à avoir un toit avec des canapés confortables dans un salon. Eux ne savaient pas ce qu’était un salon. Quand j’ai fait des lieux publics, j’ai essayé de rapprocher ces deux mondes, en me disant que même si l’on ne pouvait pas s’offrir un dîner chez Costes, on pourrait au moins y entrer boire un café. On a toujours les moyens d’un café trop cher pour l’esprit.

On vous a souvent mis dans des cases… Quel est votre ressenti par rapport à cela ? Jacques Garcia : On m’a collé différentes étiquettes : spécialiste du XVIIe, puis du XVIIIe, du Pompon Napoléon III, etc. ! Comme si j’avais ce goût ! Dès que l’on réussit, vos ennemis se jettent sur vous pour vous attribuer une spécialité, ce qui leur permet d’exister ! Quand vous faites quelque chose d’extraordinaire, vous vous exposez fatalement à des critiques ! Par exemple, quand j’ai repensé La Mamounia à Marrakech, une adresse exceptionnelle, cela a d’abord été décrié, alors qu’aujourd’hui, tout le monde dit que c’est l’un des plus beaux resorts du monde !

Vous semblez très attaché à cet endroit… Jacques Garcia : Dans le domaine public, c’est le plus grand chantier que j’ai conçu. La Mamounia est un mythe que j’ai restitué. Il n’existait plus, c’était devenu une horreur ! Quand on m’a proposé de refaire la Mamounia, j’ai dit au roi : « Je casse tout, sinon je ne le fais pas. » Il a accepté, et j’ai tout arraché, car il ne restait plus rien de la Mamounia que j’avais connue quand j’avais 18 ans et qui, à l’époque, était un fantasme du voyageur.

Autre fantasme, votre château du Champ de Bataille en Normandie, que vous avez acquis en 1992 et entièrement restauré. Pourquoi ce choix ? Jacques Garcia : Je collectionnais des meubles et des objets depuis de nombreuses années et je cherchais un lieu pour placer tout cela. Je connaissais cet endroit, un chef-d’œuvre d’architecture ! Il n’y avait plus de décor, ni de jardin. Je suis décorateur et passionné de jardin, donc il était pour moi. Il est complètement terminé, et ouvert au public. Il dévoile aussi le plus grand jardin privé d’Europe avec une tenue admirable ! Je m’y rends dès que je peux.

Vous avez 69 ans. Songez-vous à mettre un terme à votre carrière ? Jacques Garcia : [Silence]. Je suis très partagé. Je pourrais ravir mes ennemis en leur disant que je vais arrêter. Je pourrais faire plaisir à mes amis en leur disant que je vais continuer… Mais moi, je ne sais pas. Tant que ce métier m’amusera, je continuerai. En ce moment par exemple, nous venons de signer un hôtel fantastique en Corée, le plus dingue du monde ! Je n’ai jamais rien fait là-bas, et cela m’amuse. Il y a une phrase [de Jean Cocteau] que j’aime beaucoup : « La mort ne m’aura pas vivant ! »


Retrouvez l’article dans notre Artravel n°72 – Spécial Habitat

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