En archipel céleste, les constructions des frères Berchiche flottent, dérives sublimées de continents intérieurs. Ces deux frères bâtissent, depuis quelques années, des refuges aux allures de cabanes abandonnées. C’est le langage que La Fratrie s’est inventé pour nous parler de notre inéluctable errance, de notre incommensurable fragilité, empruntant aux décors des films noirs américains des années cinquante leurs références visuelles. Luc et Karim Berchiche, à travers l’obsolescence de leurs fragiles architectures, interrogent notre capacité à rêver un monde meilleur, comme seule opportunité de vivre mieux le passage obligé par ce planet blues.

Pouvez vous me parler de l’environnement socio-culturel qui a baigné votre enfance, et de deux frères de l’époque qui forment aujourd’hui La Fratrie?

Nous avons grandi en pleine campagne, à la frontière belge. Nous sommes issus d’un couple mixte, père algérien et mère française. Nous avons reçu une éducation très libérale, avec très peu de pression et énormément de liberté. Nos parents nous avaient laissé une partie du jardin dans laquelle nous faisions à peu prés n’importe quoi: fabriquer des mannequins en tissu que nous incendiions à coup de cocktail Molotov, creuser un souterrain en argile, visionner L’Enfer du Devoir sur la guerre du Vietnam, fabriquer des pièges à humains ( si bien qu’un jour notre père s’est déchiré le tendon d’Achille en tombant dans l’un d’eux). Nous avons toujours été extrêmement proches. Le do-it-yourself était notre credo: on fabriquait des T-shirts, on construisait des modules de skate, et le week end arrivant on transformait le skatepark en boîte de nuit qui drainait les ados des environs.

Quand avez vous su que vous alliez travailler à quatre mains? Quels sont les avantages et les inconvénients de procéder ainsi, de surcroît avec son propre frère?

C’est probablement cette enfance, cette adolescence qui nous ont donné le goût de la complicité. Ensuite Luc a fait des études d’arts plastiques et est devenu l’assistant d’E. Estève à Bruxelles. Lorsque ce dernier est entré chez Perrotin, mon frère l’a suivi. Cela est certainement l’étincelle qui nous a permis de nous lancer. Pour ce qui concerne la question de l’ego, travailler à deux est un bon moyen pour échapper à ses sirènes. C’est un modèle qui est assez répandu et qui fonctionne. En ce qui nous concerne, les références communes, des goûts partagés, rendent ce choix-là un peu moins difficile. Sincèrement pour l’instant, on ne voit pas ce qui pourrait être un inconvénient. Peut être diviser les chèques en deux…

D’où vous est venue cette obsession de l’île?

Résumer nos sources d’inspiration serait très difficile, mais disons que nous sommes assez influencés par la notion d’entropie ( idée de désordre, du pouvoir transformateur et destructeur des forces de la Nature) développée par l’artiste de Land Art Robert Smithson. Notre engouement pour les bâtiments en ruine ou colonisés par la Nature est directement issu de cette idée. Mais attention, il n’est pas ici question d’architecture mais plutôt de la place de l’homme dans cette architecture. Nous essayons de ramener romantiquement l’Homme à sa propre et inéluctable destruction.
Mais il y a aussi la question symbolique: l’île représente le fantasme hédoniste de nos sociétés, évocatrice de vacances et de soleil, en rupture avec les contraintes de la « vraie » vie, soumise à la norme sociale et à la nécessité du travail.

www.ventedart.com

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