Inventeur engagé

Jean-Marie Massaud est un designer à part… Souvent qualifié d’utopiste, il demeure pourtant bien ancré dans son temps. En visionnaire, il imagine des concepts insolites très différents empruntant parfois des voies alternatives pour y parvenir. Si le mobilier est l’un de ses sujets, d’autres animent également ses réflexions… Rencontre avec un créatif, prolixe et passionné, en quête de « mieux vivre » à travers des solutions innovantes et progressistes.

À l’aube de ses 50 ans, Jean-Marie Massaud ne veut plus passer son temps à courir… Il y a quatre ans, il a fait le choix de s’installer à Saint-Paul-de-Vence pour se consacrer davantage aux projets qui lui tiennent à cœur, et ne plus vivre, selon ses propres propos « la tête dans le moteur ». Il avoue même ne pas passer plus de trois jours par mois à Paris, ses collaborateurs et partenaires faisant le déplacement dans le Sud quand le besoin s’en fait sentir… « C’est tout aussi efficace », se réjouit-il. Voire davantage comprend-on entre les lignes…

Alors que le designer d’origine toulousaine se destinait plus à l’aéronautique, il emprunte une autre voie le jour où il prend conscience de son intérêt pour les « projets globaux ». « Je me suis rendu compte que le design, que je ne connaissais pas au départ, avait pour ambition d’aborder des contextes globaux et de proposer des solutions sous forme d’une synthèse créative… Et cela me paraissait tout bêtement être ce que je voulais faire », raconte-t-il. Et Jean-Marie Massaud d’entrer à l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI-Les Ateliers). Diplôme en poche, il s’envole pour Hong Kong où il travaille à mi-temps sur des projets de mass-market tout en développant parallèlement ses projets personnels. Le premier, en 1991, sera l’élaboration d’un sous-marin avec Yamaha Offshore. Dès ses débuts, le jeune Massaud se démarque… Il œuvre pendant quatre ans aux côtés de Marc Berthier, une riche expérience. Puis de vogue seul au sein de sa propre agence en 1996, structure qui compte désormais sept personnes.

À son actif, nombre de succès et des projets très variés : du concept d’hôtel volant développé avec l’Onera, le « Manned Cloud », à un stade au Mexique qu’il transforme en programme de développement urbain complet, à un concept car,  « ME.WE », avec Toyota, à des pots pour Ravel ou de la vaisselle pour Air France… Dans le petit monde du mobilier, Jean-Marie Massaud a aussi signé beaucoup de pièces, notamment pour B&B Italia, Poltrona Frau, Cappellini, Dedon, Cassina, Poliform, MDF Italia, etc. Et les amoureux du design le connaissent surtout pour ses créations épurées. Pourtant, le propos principal n’est pas forcément là… « Je tente de trouver une voie honnête, généreuse […] avec l’idée qu’entre des données économiques dures, il y a des utilisateurs, des personnes », affirme-t-il. Et l’homme de poursuivre en nous parlant de ses envies et de ses préoccupations du moment…

Comment vous êtes-vous fait remarquer dans l’univers du mobilier ?

Jean-Marie Massaud : J’ai compris assez rapidement que pour parvenir à être entendu dans le design, dans les années 90 en tout cas, il fallait être étiqueté « spécialiste du beau ». Et je me suis dit que j’allais essayer de faire du mobilier… Le VIA m’a donné une carte blanche, puis j’ai réalisé une pièce, « Horizontal chair », avec un éditeur japonais. Cappellini m’a contacté, et tout s’est enchaîné. Mais en réalité, le mobilier était quelque chose qui m’intéressait de loin…

 

Le design de mobilier ne serait-il quun prétexte à votre légitimité ?

Jean-Marie Massaud : Non, pas un prétexte. C’est plutôt une ressource, même si je le fais avec plaisir. C’est comme faire des gammes en fait, parce que je pense qu’il n’y a pas d’enjeu dans le mobilier. Les entreprises qui évoluent sur des marchés de niche ne vont pas faire la réforme sur des propositions démocratiques. En revanche, elles vont influencer sur la tendance, sur une sensibilité. Certaines pièces sont très intéressantes d’un point de vue culturel, mais pas d’un point de vue sociétal, car elles ne touchent pas le plus grand nombre.

 

Comment choisissez-vous vos collaborations ?

Jean-Marie Massaud : J’accepte une collaboration uniquement s’il est possible de partager une vraie aventure humaine. C’était mon intuition et c’est encore ma conclusion. Pour servir au mieux ces entreprises, il faut faire de bons produits, ce qui me conforte dans l’idée qu’une collaboration n’est pas un caprice du designer face à une entreprise qui a ses réalités, mais l’entente de tous les enjeux d’une entreprise par un designer qui en fait la synthèse créative et qui répond avec un processus dans son époque. Petit à petit, on fait avancer l’époque… et quand le succès commercial arrive, cela les conforte dans la confiance qu’elles vous portent… Alors on peut aller un peu plus loin. Mais c’est une évolution, pas une vraie mutation.

 

Sur quels mobiliers planchez-vous actuellement ?

Jean-Marie Massaud : Des systèmes d’étagères, des tables, des sofas, etc. pour tous mes partenaires actuels, entre autres Dedon, MDF Italia, Poliform et Poltrona Frau. Avec Poliform et Poltrona Frau, nous avons mis en place des programmes à long terme… J’aime mener des stratégies à long terme pour construire un propos. Même si cela se passe step by step, un peu plus d’innovation apparaît chaque année.

La création de mobilier représente 50 % environ de mon temps et cette ressource me permet de faire ce que je veux aujourd’hui et d’investir dans des projets que je développe en parallèle.

 

Lesquels ?

Jean-Marie Massaud : Dans l’habitat léger, dans le transport, dans la navigation de plaisance, dans les loisirs, dans les instruments de musique même ! Je suis en train de travailler à l’implantation d’un Lab, là où je vis à Saint-Paul-de-Vence, une structure qui me permettra de faire toute sorte de chose, notamment le prototypage.

 

Pouvez-vous nous parler de cette structure ?

Jean-Marie Massaud : Je suis actuellement sur le projet architectural. Il devrait être prêt d’ici un an et demi au plus tard. Les projets du laboratoire vont donner naissance à des labels, déjà en cours, car je n’ai pas attendu cela pour travailler. Cela fait même des années que je me penche sur certains projets… Il s’agit de visions alternatives qui combinent, entre autres, qualité de l’expérience, qualité de l’usage, avec la légèreté du process et une synthèse… C’est un laboratoire de recherche sur ce que peut être notre environnement de vie. Mon problème est de rencontrer les bons partenaires business… Parce que nous n’avons pas toujours les mêmes idéaux… L’idée est d’établir chaque projet en co-branding avec des partenaires pour qu’il soit structuré avec un modèle économique, un moyen de production, un moyen de distribution.

Quelle est lessence de chaque projet ?

Jean-Marie Massaud : Pour l’habitat, il s’agit de préfabriqué, mais pas comme on l’entend aujourd’hui. L’enjeu est aussi de rendre accessible l’habitat. On vient préfabriquer des éléments de manière radicalement différente pour de l’habitat plutôt individuel ou groupé mais avec un impact écologique très faible et dans le respect du site sur lequel on s’implante. Il n’y aura pas d’emprise au sol par exemple, les toitures seront différentes…

Côté nautisme, j’ai imaginé un bateau à moteur, un day-boat pour une utilisation à la journée avec des singularités tant au niveau de l’usage qu’au niveau structurel pour vraiment vivre l’expérience de la mer… J’espère qu’il sortira dans un an, voire un an et demi…

 

Quelles autres idées développerez-vous dans ce Lab ?

Jean-Marie Massaud : J’ai aussi inventé un shooting brake pour tous les usages familiaux. Je suis en pourparlers avec une entreprise italienne très renommée… Quant à l’instrument de musique, impossible de l’aborder !

 

La musique tient-elle une place importante dans votre vie ?

Jean-Marie Massaud : Oui, c’est l’une de mes passions. Elle fait partie de ma culture depuis que je suis tout petit. Le rêve de ma vie aurait été, si j’avais continué dans l’architecture, de réaliser un opéra. Parce que j’ai une forte culture classique et la musique est un art majeur selon moi. Cela aurait été grandiose…

 

Quelle autre quête poursuivez-vous ?

Jean-Marie Massaud : Toujours celle de la légèreté, cette notion ne m’a jamais quitté. Elle est un enjeu à tous les niveaux.

 

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