L’amour de l’art

Rendez-vous est pris à la plaine saint-Denis, au siège de vente-privée.com, impressionnante ville rose dans la ville rouge, toute entière dédiée au géant français du e-commerce. Après une visite des différents bâtiments, le constat est imparable et sans appel : Ici, l’art est vraiment partout, des sculptures en cintres de David Mach aux grands tirages d‘Erwin Olaf, Rankin ou David Lachapelle. Impossible de lister toutes les œuvres dispatchés dans les couloirs, les open-spaces, les salles de réunion, sans parler des réserves. Impressionnant. Au rez-de-chaussée du bâtiment administratif, un grand espace d’exposition sert même de lobby pour accueillir les visiteurs. Là, un César, un ours en plumes de Paola Pivi – rose évidemment, la couleur fétiche de la marque. Dans la montée d’escalier, une photo d’icône chrétienne immergée dans l’urine d’Andres Serrano et l’intégralité de la série des Cry babies de Jill Greenberg sur un mur à l’étage. Plus loin, sous le Rothko, une table unique de Ron Arad avec fossiles et circuits électroniques prisonniers dans le béton. Devant le bureau du roi de la vente en ligne, le caddy de Sylvie Fleury (2000) se pose symboliquement comme le témoin de la fin de l’âge d’or de la distribution classique. C’est là que l’endosquelette de Terminator à l’échelle 1 et un grizzly brandissant deux tronçonneuses à disques nous invitent gentiment à déposer les armes. Animés de la même foi que Daniel dans la fosse, on entre prudemment, mais en guise de lions, on ne tombe que sur une vieille peluche et un tigre naturalisé de Pascal Bernier. Sous ses allures de Samson, c’est un Jacques-Antoine Granjon décontracté et prévenant qui nous accueille pour un petit tour du propriétaire « Mon tigre est abimé» regrette t’il. « Il a une sorte
de maladie, il va falloir que je le fasse soigner…». On comprend dès lors pourquoi l’homme entretient une relation très affective avec ses œuvres dont regorge son bureau, mi-capharnaüm, mi-cabinet de curiosités. Derrière le grand bureau dont on distingue à peine le plateau, le fauteuil en cuir jaune, usé par les ans est celui qu’il a acheté il y a presque trente ans avec son associé et qu’il n’a jamais changé. JAG, comme on l’appelle, a le goût pour les symboles. Et le sens de la formule. «L’art, c’est tout, c’est la comédie humaine».À ce petit jeu, on l’imagine bien plus Frenhofer que Rastignac. Sans cérémonial, on se pose autour de la table de son ami Pucci de Rossi, récemment disparu, sur le canapé même où est né le concept de vente-privée.com. Tel un sémaphore, le portrait de Ruppert Everett, immortalisé par Pierre & Gilles rappelle quant à lui L’importance d’être constant chère à Oscar Wilde, un principe de vie érigé ici en sacerdoce. On parle d’emblée du statut de l’artiste et de la fonction sociale de l’art. Rothko disait que l’artiste avait pour mission de réparer le monde. Notre hôte évoque plus volontiers Riboud. Affable et disert, le nouveau président du Palais de Tokyo nous prévient modestement qu’il n’a pas le talent de son ami Jean de Loisy, dont il admet pouvoir boire les paroles pendant des heures.

« Je vais juste essayer de vous parler des artistes que j’aime…». Pour la première et unique fois, on ne le croit pas. Rencontre.

À quand remonte votre passion pour l’art ?

Jacques-Antoine Granjon : À l’enfance. J’ai grandi dans un milieu privilégié, entouré de tableaux. Mes parents aimaient l’art, pas forcément contemporain d’ailleurs, et possédaient quelques toiles de peintres provençaux. Au dessus du canapé du salon, il y avait aussi un grand tableau de trois mètres sur deux d’un peintre américain inconnu nommé Levy, qui représentait un balayeur sur la place des Vosges. J’ai surtout eu la chance de beaucoup voyager avec eux, ce qui m’a permis de m’ouvrir l’œil.

Comment avez-vous constitué votre collection ?

Jacques-Antoine Granjon : Aux coups de cœur. Je n’ai pas de logique particulière de collection, même si chaque acquisition a un sens pour moi, et souvent une symbolique forte. Au début, j’ai par exemple acquis certaines œuvres comme ce portrait de Naomi Campbell par David Lachapelle, uniquement parce qu’elle est entourée par un ruban rose, la couleur de Venteprivée.com. Je n’ai pas de réseau, je suis conseillé par personne. Au delà de l’art contemporain, ce qui m’intéresse, ce sont les artistes vivants, ceux qui créent aujourd’hui, en valorisant des savoir-faire et en questionnant leur époque. Je ne suis pas à proprement parler au début de la chaîne. Je n’ai pas le temps de dénicher des artistes totalement inconnus. Je vais le plus possible dans les foires, les galeries.

Vous semblez avoir un rapport très affectif, très émotionnel avec vos œuvres d’art…

Jacques-Antoine Granjon : Oui. Je n’aime pas le mot collection, je préfère celui d’acquisition. Que des gens spéculent sur l’art, cela ne me dérange pas, mais cela ne m’intéresse pas. Personnellement, je ne revends pas. En décembre 1999, j’étais en plein divorce et j’avais décidé pour faire table rase, de me séparer de trois Basquiat achetés en commun. À posteriori, je n’aurais jamais dû le faire. Aujourd’hui, ils me manquent, simplement parce que je les aimais. Parfois, quand je descends dans les réserves, cela me rend un peu triste de voir que certaines œuvres dorment dans des caisses, que je n’ai le temps de m’occuper de ma collection comme je le voudrais. Mais, quand je les retrouve, c’est un vrai plaisir.

“ La maison de ton voisin n’est à vendre qu’une fois…”

Avez-vous déjà fait une folie pour acquérir une œuvre ?

Jacques -Antoine Granjon : Quand on veut quelque chose, on est capable de tout. J’aime beaucoup Pierre et Gilles dont j’ai beaucoup d’œuvres, mais j’avais toujours voulu avoir le petit jardinier, Didier (1993). En juin 2011, un brésilien a vendu toute sa collection chez Christie’s et par chance, elle en faisait partie. J’ai battu un record mondial d’enchères pour l’acquérir. Quelques jours plus tard, l’ancien propriétaire, qui était très attaché à l’œuvre a appelé pour le récupérer, en vain. Il était déjà dans mon salon. J’aime aussi beaucoup Thomas Ruff et notamment certaines photographies de la série Nudes. Mais je n’ai jamais réussi à en acquérir une. J’ai définitivement fait une croix dessus. Ce n’est pas grave. J’aime beaucoup ce dicton populaire qui dit «La maison de ton voisin n’est à vendre qu’une fois…»

Un de vos autres artistes fétiches, c’est évidemment David Mach.

Jacques-Antoine Granjon : Ma première œuvre de David, c’est son vase florentin. À la base, je suis un soldeur. Le cintre, c’est éminemment symbolique pour moi. Par la suite, j’ai acheté beaucoup d’autres œuvres jusqu’au fameux container avec les deux Sumos. J’avais contacté Jérôme de Noirmont pour lui dire que je voulais la pièce, mais avec un container à mes couleurs. J’ai su plus tard que David n’avait pas réalisé une nouvelle pièce, mais bien repeint la pièce originale en rose. Au final, il la trouvait même plus belle comme ça !

Pourriez-vous vivre sans œuvres d’art aujourd’hui ?

Jacques-Antoine Granjon : Non. Et personne ne le devrait. Selon moi, l’art doit être au cœur de la Cité. C’est un formidable lien social. Je combats toute forme d’incivisme qui est complètement inacceptable, mais partout dans ces territoires, l’art est respecté. Ce sont souvent ces mêmes territoires qui ne sont pas respectés. L’architecture, c’est aussi de l’art, et certains architectes devraient être fusillés pour avoir construit des monstruosités pareilles ! Je n’aime pas l’idée que l’art soit figé. Mais les blocages idéologiques sont encore très forts. Quand j’ai été nommé président du Palais de Tokyo, certains institutionnels en costumes cravates gris m’ont regardé avec beaucoup de dédain, parce que je n’étais pas du sérail. On se souvient des polémiques autour des expositions de Jeff Koons ou Takashi Murakami à Versailles. Sous Louis XIV qui était de loin le type le plus rock’ n ‘roll de son temps, elles n’auraient pas eu lieu !

Vous avez déclaré que vous ne vendriez jamais d’œuvres d’art sur vente-privée.com. Pourquoi ?

Jacques-Antoine Granjon : Parce que l’art ne peut en aucun cas être bradé. Quelque part, ce serait même complètement absurde de vendre au rabais quelque chose qui est censé prendre de la valeur. Cela n’aurait aucun sens.

Photos : Olivier Roller – Courtesy of Vente-privée.com

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