Françoise Pétrovitch et ses patientes fulgurances

L’univers de Françoise Pétrovitch est peuplé d’humains, enfants, adolescents, parfois androgynes, d’animaux, déposés sur des sols mouvants, des paysages non identifiés. Cette artiste, née en 1964 à Chambéry, construit patiemment son art, dans la tranquillité de son atelier de Cachan, loin des réseaux trop fréquentés.

Au cœur de Saint-Germain-des-Prés, Artravel a retrouvé Françoise Pétrovitch, à deux pas de la galerie Semiose qui la représente dans la capitale. Enthousiaste, elle nous révèle ses récents travaux : des sculptures, mi humaines mi-animales, des huiles de format modeste, aux teintes sourdes qui entrent en tension avec les immenses lavis exposés dans la première salle. Voilà, nous sommes arrivés au Pays de Pétrovitch, de l’autre côté du miroir.

 

Pétrovitch, ça vient d’où ?

Françoise Pétrovitch : C’est serbe. J’aime ce nom. Il est beau, non ? Et c’est tout ce qui reste de cet héritage slave. Par souci d’intégration, on a fait le vide pour accueillir très vite une autre culture, une autre langue.

 

Comment a commencé l’histoire ?

Françoise Pétrovitch : À 6 ans, je voulais être dessinatrice. Artiste, je ne savais pas ce que cela voulait dire. Mes parents non plus. Mais ils ont eu l’intelligence de me faire confiance. Assez tôt j’ai quitté la maison pour aller à Lyon en classe prépa aux Arts Appliqués. Une formation passionnante qui se termine à l’Ecole Normale. Ensuite, je commence à chercher pour moi, dans mon atelier, seule. Mon travail s’est développé sans fulgurance, sans rapidité, sans avoir à montrer. C’est dans ce socle que je viens encore puiser. La pratique d’atelier me permet de travailler beaucoup, sans dépendre des autres. Plus on fait seul, plus on est à son rythme, à sa respiration, à sa possibilité.

 

Qu’est-ce qui anime votre travail ?

Françoise Pétrovitch : Le double, le dédoublement, l’ombre, la féminité, et aussi l’idée de la figure. Quelque soit la pratique (sculpture, gravure, dessin, peinture, vidéo). Il y a beaucoup d’humains au regard baissé, souvent à la marge, des individus qui ne sont pas des figures de pouvoir. Lorsque la marge entre dans le centre, tout est bousculé et quelque chose survient. Les paysages, eux, sont intérieurs, intimes. Même si avec ma récente série « Les Îles », je m’avance vers des horizons plus définis. J’interroge la perte, l’absence, les rêves, parfois inaccessibles.

 

Il me semble qu’il existe une parenté entre votre travail et ceux de Watteau et Tiepolo, peintres des « après » ?

Françoise Pétrovitch : On me l’a rarement dit. Mais tant mieux, j’adore ! Watteau, c’est la légèreté et son contraire : son Gilles, gourd et fragile, équilibré et qui tombe. Le dessin de Watteau est majestueux, ouvert : l’atmosphère, les volumes sont palpables. Tiepolo, c’est génial parce que gai, vivant, simplifié, évident. C’est franc et immédiat. Un art de l’après mise en scène.

 

Votre art serait-il narratif ?

Françoise Pétrovitch : Non, il est plutôt constitué de blocs, de fragments. Si une narration existe, c’est entre ces blocs. Mais elle n’est pas décidée. C’est une épiphanie : il y a une image mentale, et soudain c’est là, une présence. Il faut lâcher prise et accepter ce qui advient. Ce n’est pas évident.

Le lavis, par exemple, est une pratique de navigation, une immersion qui joue avec le temps de séchage. Des états de surface se mettent en place ; quelque chose sèche et tout à coup cela existe, devient permanent. Idem pour la céramique ou l’émail : la cuisson cristallise tout. Plus rien ne bouge, ça appartient au dehors. La peinture est plus complexe, elle n’est jamais arrêtée. Je sais mieux finir un dessin qu’une peinture. Le dessin est plus léger, mais plus incisif, sur le fond comme dans la forme.

 

Avez-vous des peurs ?

Françoise Pétrovitch : Non, pas du tout (rires). Enfin si. J’ai peur de m’ennuyer, de me répéter et de ne pas avoir le temps de faire tout ce que je veux. Me répéter, ce serait mourir. Enfin j’ai une méfiance à l’égard des images, notamment celles qui parlent de séduction associée à la féminité. La séduction c’est doux, mais c’est pour mieux vous attraper mon enfant !

 

Nourrie des parfums du temps, de ses observations sensibles des entre-deux, Françoise repart vers ses chers silences, pour composer, avec maestria, une symphonie toujours inachevée, perceptible exclusivement par ceux d’entre nous qui ont compris que voir est insuffisant, qu’il est urgent de s’arrêter pour regarder, vraiment.

 

www.francoisepetrovitch.com