Sans compromis

L’architecte d’intérieur et designer français François Champsaur dévoile des projets ambitieux et résolument contemporains. Qu’il s’agisse d’hôtels de luxe, de résidences privées, de meubles, de luminaires, il joue avec les contrastes, la lumière, les couleurs, la puissance des matériaux, intègre une dimension artistique à ses réalisations, prône le savoir-faire artisanal… Rencontre avec un créatif de 50 ans exigeant.

Propos recueillis par Delphine Després

François Champsaur a rénové et décoré cet appartement du quartier de la Joliette à Marseille. Il a également choisi le mobilier : suspension Cloud de Frank Gehry (Belux), table basse Pepper de François Champsaur (Pouenat), chaise RAR de Charles et Ray Eames (Vitra), grand miroir arrondi La Roue de Clément de Pascal Michalon, etc.

Vous êtes architecte d’intérieur et designer. Quelle spécialité domine ?

François Champsaur : J’ai toujours mené les deux de concert. Ces métiers se rejoignent : ils sont très spécialisés et complémentaires à la fois. Certains meubles réalisés pour l’espace spécifique d’une maison peuvent même devenir universels…

Quels éléments prévalent dans vos créations design ?

F. C. : La fonction est toujours là, mais les gens peuvent raconter ce qu’ils veulent, c’est l’esthétique qui prime. C’est l’intensité de la forme, l’énergie des matériaux, l’âme de l’objet et la main de l’homme qui m’intéressent.

Accordez-vous une place importance au savoir-faire artisanal dans vos projets ?

F. C. : Oui. Depuis des décennies, nous sommes entrés dans une période d’industrialisation de tout : dans le mobilier, le vêtement, l’alimentation, l’architecture… La crise a anéanti un certain nombre de savoirs, de formes… On a perdu des métiers partout dans le monde, et pour arriver à quoi ? À des meubles soi-disant modernes mais sans âme, et qui sont en fait l’appauvrissement du minimalisme. Je ne dit pas que c’était mieux avant. Je pense que cela sera mieux demain. Mais il va falloir construire, se battre et retrouver des artisans. Heureusement, certains ont résisté. On peut aller de l’avant avec eux, effectuer des recherches sur la forme, inventer de nouveaux produits…

Comme l’éditeur Pouenat avec lequel vous collaborez ?

F. C. : C’est un très bon exemple. Pouenat est un petit artisan qui s’est allié avec la création en osant des choses différentes. Ils m’ont laissé faire ce que je souhaitais côté recherche et formes. Comme ma lampe Origami, aujourd’hui éditée en laiton et en cuivre. Elle semble simple, mais reste extrêmement complexe à fabriquer.

Cette lampe Origami s’impose comme l’un de vos best-sellers. Quelle était l’idée de départ ?

F. C. : Elle n’a pas toujours séduit… Le lancement, il y a environ quinze ans, a été difficile, mais Pouenat l’a maintenue dans sa collection. Puis l’intérêt pour cette lampe a grandi. La lampe Origami est née de mon envie de travailler le métal comme du papier et de me pencher sur la légèreté de ce matériau plutôt lourd. Elle imite ce pliage en papier que l’on appelle origami, d’où son nom…

En 2013, François Champsaur a effectué la réhabilitation complète de l’hôtel Maison FL à Paris : des espaces ouverts, spacieux, lumineux et une architecture élégante. Un établissement au style Art déco de 64 chambres où un restaurant a aussi été créé.

Comment votre travail évolue-t-il ?

F. C. : Les mêmes sujets me captivent, mais je suis beaucoup plus exigeant sur la façon dont les produits sont fabriqués et plus sélectif aussi côté clientèle. Car les gens qui font vraiment confiance à la création ne sont pas nombreux. Multiplier les réalisations ne m’importe pas. C’est l’intensité des projets qui compte. Ils sont moins décoratifs mais plus puissants, et je demeure intransigeant sur les formes, la lumière, les matériaux. J’adore les matériaux naturels. Je ne travaillerais pas avec des plastiques, avec de la matière vulgaire, et je n’apprécie guère les lieux de représentation. Plaquer des matériaux à la mode sur les murs ou réaliser des effets de matières partout en créant une espèce de décorum bourgeois dans l’air du temps, cela ne m’attire pas.

Comment abordez-vous vos projets ?

F. C. : D’abord par le client, puis le lieu et son contexte. J’aime respecter le lieu, m’inscrire dans son histoire, mais aussi le violenter, lui conférer de la modernité… Certaines architectures valorisent les murs ; certaines pièces sont très dessinées. La notion de vide existe pour marquer l’espace. La dimension artistique tient aussi une place importante. Je collabore en ce sens avec des artistes et la façon dont je conçois certains lieux relève parfois de l’intervention artistique.

Comme pour l’hôtel Vernet à Paris dont vous avez achevé la rénovation l’an dernier ?

F. C. : En effet. On y retrouve de nombreuses collaborations artistiques. Certains éléments sont très dessinés avec beaucoup de détails, d’autres pas…

“ Multiplier les réalisations ne m’importe pas. C’est l’intensité des projets qui compte. ”

Quelles sont vos actualités ?

F. C. : Je collabore toujours avec la marque de tapis Toulemonde Bochart, avec l’entreprise HC28 basée à Pékin, pour laquelle je crée des meubles contemporains dans la tradition du mobilier chinois. Nous allons terminer en juillet l’hôtel Royal à Évian. L’un des grands plafonds peint par l’artiste Marco Del Re de la galerie Maeght est très intéressant. Nous réalisons aussi l’extension de l’hôtel du Ministère. Elle se trouve dans un immeuble Eiffel et ouvre ce mois d’avril avec de grandes hauteurs sous plafond assez uniques dans Paris. Un projet graphique très sympa.

Vous êtes d’origine marseillaise et vous passez environ trois jours par semaine dans votre cabanon sur les hauteurs de la ville. Vos racines influencent-elles votre activité ?

F. C. : C’est difficilement quantifiable, mais l’effet lumière agit. Comment capter la lumière, l’atténuer, pour imaginer des lieux qui fonctionnent aussi très bien le jour. Ce pays a par ailleurs su faire de l’architecture avec des matériaux simples. Et j’essaie toujours de garder le côté simple des choses, cela calme le jeu. La Méditerranée évoque aussi l’art de vivre et de recevoir. Ces sujets me passionnent.

Nourrissez-vous quelques rêves sur ces terres ?

F. C. : Avec ma compagne, nous sommes en train de réfléchir à la construction et au financement d’un petit projet modeste et intimiste de cinq ou six cabanons au-dessus de Cassis, dans un lieu magique, pas au bord de l’eau mais pas loin. L’idée est d’élaborer une sorte d’éco-hôtel presque démontable et posé dans la nature de manière quasi sauvage. Une refuge très robinson, mais chic et très créatif. Un endroit assez ludique et étonnant édifié avec des matériaux simples. Il devrait voir le jour dans deux ou trois ans.

www.champsaur.com

« Pour cet appartement près du Trocadéro à Paris, explique François Champsaur, nous avons réalisé un projet à la fois simple visuellement en apparence, mais extrêmement sophistiqué en réalité, et où tout est intégré. Nous avons joué avec la puissance des matériaux. L’appartement dévoile une grosse cheminée en bronze, une bibliothèque en métal éditée chez Pouenat, des courbures de murs en plâtre ou en bois… »