Eva Jospin et ses dentelles de carton

Ne vous laissez pas prendre : si les forêts d’Eva Jospin tiennent dans l’espace du cadre, elles recèlent des mêmes pouvoirs magiques que celles qui peuplent les contes de Grimm. Ciselées dans des montagnes de carton ondulé, savamment disposées par plans successifs, elles vous appellent à entrer, à traverser, à partir à la rencontre de l’inconnu. À sortir du cadre…

Depuis de quelques années déjà, Eva Jospin, fille de l’ancien Premier ministre, ancienne élève des Beaux-Arts de Paris et mère de deux enfants (bientôt trois…), plonge quotidiennement dans une pratique artistique singulière : armée de cutters, elle découpe branches, feuilles, troncs, pour les assembler, enfin, en bas-relief, et engendrer des univers merveilleux et inquiétants, truffés d’étrange poésie.

« La forêt est le lieu réel de la connaissance de soi, celui du conte et de la psychanalyse. Ceux qui la connaissent savent s’y repérer, même en pleine nuit. De fait, il est question d’une connaissance vécue, réelle, non empirique. Mais au-delà de cela, pour moi, il s’agit d’une préoccupation pour le paysage, d’un retour au travail de la main. De la Grèce antique à aujourd’hui, en passant par les Romantiques, le paysage rassure, génération après génération, inconsciemment. »

Si un certain classicisme de perspective est palpable, le choix du matériau échappe aux codes habituels. Lorsqu’elle emménage en 2008 dans son nouvel atelier, Eva passe des heures à regarder les cartons s’empiler sous ses yeux. « J’avais le souci de faire sans attendre d’avoir les moyens techniques ou financiers. Le carton, ce matériau qui jonchait le sol de mon atelier, a résolu le problème. J’ai remplacé le temps par l’argent. J’ai changé l’équation. C’est très long de façonner ces forêts, mais je ne suis jamais enfermée pour faire. Je peux exercer de mille manières différentes, et partout potentiellement. Quoiqu’il arrive, il y a toujours une forme autonome et libre. »

Des centaines d’arbres jaillissent lentement des mains expertes d’Eva. En 2009, la galerie parisienne Pièce Unique organise une première exposition. Depuis, ses forêts ne cessent d’investir des lieux aussi prestigieux que le Palais de Tokyo en 2014, ou la dernière édition de la Biennale de Venise en 2015. Mais de quoi est fait ce souffle magique qui anime la jeune femme ? « Il y a quelque chose d’hypnotique dans cette pratique, comme dans celle du mandala dans le sable. C’est très agréable, on se laisse absorber. Le tout petit geste rejoint quelque chose d’infiniment plus vaste. Il faut de la patience, et parfois je me dis “plus vite”. Pourtant je n’y parviens pas. Parce qu’il y des pics d’intérêt soudains. Au départ, il y a des dessins mal faits qui déterminent l’espace, un cadrage, la situation d’où on voit, d’où on regarde. J’essaie de créer un endroit qui ne soit jamais la même forêt. »

Lorsque, de temps à autre, ses deux enfants viennent traîner leurs guêtres dans l’antre-atelier de leur maman, le miracle survient :

« Comme beaucoup d’enfants de leur âge (10 et 13 ans), à l’appartement, ils sont accrochés à leurs consoles. Une fois à l’atelier, ils se mettent à jouer comme à la campagne, bâtissent des cabanes avec du carton, construisent des cachettes. Être à l’atelier génère chez eux des envies d’inventer. »

À l’image de ce carton qu’elle ressuscite en arbres et branches, Eva aurait donc réussi son pari : rendre une belle et créative sauvagerie à nos âmes d’enfants. Avec grâce et persévérance, elle entraîne dans son sillage nos désirs de transgression, nous commandant magistralement à oser un autre monde.

 

Une installation d’Eva Jospin sera visible dans la Cour Carrée du Louvre à Paris jusqu’au 28 Août 2016.