Le Sens des Vides

Breton de naissance, formé à la Villa Arson à Nice, le plasticien David Ancelin ne cesse d’explorer les matières, les techniques, nous engageant à questionner nos pleins pour mieux révéler nos béances.
Fan de Carver, il propose à l’oeil une multitude d’images détournées de leur sens premier, autant d’objets qui se parent, sous sa férule, d’un second sens. Aucune concession n’est faite à la facilité dans les oeuvres de ce talentueux plasticien de 36 ans.
Le Palais de Tokyo, le Musée de la Monnaie, ou encore le Macval de cette année ne s’y sont pas trompés, faisant le choix de ce travail audacieux et compétent.

 

David Ancelin est plasticien, polymorphe. Mutation du réel, du connu pour engendrer un sens nouveau:  tel pourrait être son credo.

Cette orientation percute Ancelin lors de son premier voyage en Chine: » Avec un ami nous avions décidé de parcourir ce pays pendant quelques temps; nous avions une feuille de route. Et puis nous nous sommes trompés d’avion, pour nous retrouver en terre inconnue, vraiment. Soudain ce qui fait sens n’en a plus aucun. Il faut repenser le réel, le rassembler, petit bout par petit bout, pour recréer un tout. Un peu comme dans Short Cuts de Raymond Carver, chapelet de morceaux de vie, disparates, aspirés par un entonnoir qui les dote d’un sens nouveau. »

Ainsi il choisit la sérigraphie, pratique ancestrale chinoise réinventée par le Pop Art warholien; ou la sculpture, sous forme d’agglomérat d’objets familiers engendrant un tout à l’incontestable éloquence; ou encore la peinture, élargissant par nature la réalité photographique sur laquelle elle s’appuie.

Le choix du média est sous contrôle, alors que l’amplitude de l’oeuvre s’abandonne totalement au regard de l’Autre. En passant par l’absurde, l’artiste restitue une subjectivité à l’ordinaire objectif.

 » L’ennui éprouvé au cours de mes années niçoises m’a projeté dans la pratique de la déambulation. Moi le breton, je capturais, grâce mon appareil photo, des détails, des « insignifiances« , pendant des heures et des jours.  Détails égarés, disparates, capables d’une incarnation nouvelle,  par le biais de tel ou tel média. » nous confie Ancelin,

La déambulation n’est pas l’errance. Loin de guider, le plasticien désorganise méthodiquement l’oeil du dehors en quête de celui du dedans. Qu’est ce qui importe finalement, au bout du bout des Mondes , puisque le Chaos précède l’ordre?

L’artiste explore avec application le potentiel propre à chaque technique. Procédé d’impression usant d’un écran textile au travers des mailles duquel l’encre vient former l’image, la sérigraphie ouvre de microscopiques zones de vide dans ce qui, à première vue, est une parfaite restitution de la réalité. Dans l’infinitésimale fracture vient se loger la possibilité d’autre chose: ce doute salvateur qui nous renvoie à notre propre perception de la réalité. Si les supports sont réfléchissants (dans la série Smog par exemple) ou transparents (dans la série CYMK), comment ne pas imaginer que c’est un miroir tendu aux Narcisse inconscients que nous ne manquons pas d’être? Le sujet: est ce la barque ou le vide qui l’environne?

« CYMK, c’est Cyan, Magenta, Jaune, Noir en anglais. Ces encres semi transparentes m’ont permis de jouer avec une infinité de tonalités, amplifiée par l’impression recto verso sur verre. » explique cet ancien étudiant des Beaux Arts de Nice. Invitation au voyage intérieur renouvelée.

Sculpture, installation? Comme il plaira. L’urgence est à la perception et à la réconciliation de l’ombre et de la lumière.

Ce flipper squelettique, et néanmoins lumineux, s’impose tel un cadre dans l’obscurité, une architecture capable d’accueillir nos moindres étrangetés. Nos rêves, ceux qui s’imposent, qui s’invitent malgré nous. À la manière d’un mage, l’artiste nous offre un lieu où déposer ce pan de nous ne trouvant pas refuge, et qui pourtant nous identifie plus subtilement que notre surface, surexposée.

Avec Chinese Rocks, Ancelin se réfère davantage à la culture punk qu’à celle plus poétique du Velvet Underground, c’est pour nous éviter les écrans, nous ôter les peaux devant les yeux, et nous permettre la crudité indispensable au franchissement. Ces rollers suspendus à des fils électriques, marquant les territoires de tribus mystérieuses, dealers, étudiants, interrogent nos références, nos préférences.

Levez les yeux, Mesdames, Messieurs, vous verrez ce qui pend au-dessus de vos têtes, qu’en toute ignorance, en toute arrogance, vous évitez. Damoclès vous tend le bras, à moins que vous ne choisissiez Ancelin…

Ses acryliques sur papier (By Night) s’inscrivent pertinemment dans ce tout. Elles comportent ce qu’il faut d’ombre et de lumière pour attirer notre regard sur cette rue étroite que nous évitons d’emprunter, totalement captifs de nos peurs. La taille importe peu. C’est la solitude face à l’étrange qui nous explose en pleine face sur quelques centimètres carrés. Il nous fait ainsi le cadeau de notre imaginaire. Acrobate astucieux, il revient à la peinture par la photographie dans sa série Short Cuts  , choisissant des matières évoquant tour à tour Seurat, Twombly, ou encore Hockney.

Ancelin nous impose de devenir indulgents avec nous-mêmes, avec nos histoires compactées telles ses sculptures, devenant par ce biais un ensemble riche, bien plus complexe que la somme de ces petits riens qui nous définirait. Son travail propose la transfiguration. Partant de l’universel, ses oeuvres, créant d’amples résonances, entrent savamment en contact avec notre intime.

En cela le travail de David Ancelin contient l’essence de ce que devrait être toute démarche artistique: une proposition du dépassement d’un soi rétréci.

davidancelin.free.fr