Sculpteur de l’Apesanteur…

Toute l’œuvre de Daniel Firman est tendue vers le mouvement. Cet artiste originaire de Lyon, formé à l’école des Beaux-Arts de Saint-Étienne, ayant participé à la Biennale de Venise en 2009, ne cesse de chercher, par la sculpture, le point d’équilibre provisoire, inhérent à toute chose, taquinant à volonté la loi de la gravitation.

Le hasard n’existe pas. Issu d’une famille de bâtisseurs, Daniel avoue avoir toujours été sensible à la construction et aux méthodes de fabrication. Alors, par intuition, à Saint-Étienne, il se dirige vers la sculpture. « La matière est, pour moi, un vaste champ d’espaces et de textures, perceptibles ou pas. Au-delà de la surface concrète, j’envisage le déplacement et l’élasticité de cette matière. Sans pouvoir le prouver, je pense que les choses ont la capacité de se retourner sur elles-mêmes. Je fais cette expérience dans mon travail de plasticien. »

L’artiste est humble. Pourtant, pour réaliser Tourner autour de la Terre, entre terre et bakélite, Firman construit un tour de potier au mouvement inversé. Assis sur un siège motorisé, fixé à l’axe de l’outil, et pouvant tourner jusqu’à 33 tours minute, le sculpteur en mouvement imprime dans le bloc de terre, immobile, l’instabilité générée. Les œuvres, moulages en bakélite réalisés à partir des blocs de terre modelés, sont disposées sur des colonnes cylindriques, exposées dans une pièce ronde. Spontanément, on leur tourne autour pour pouvoir les appréhender. Daniel a donc réussi : tout est rassemblé, l’outil, la matière, le sculpteur, l’espace et le spectateur, dans un même mouvement.

« Mes réalisations ne sont pas des arrêts sur image, mais plutôt des mises sur pause d’un moment de suspension qui est lié au mouvement. S’il y a des instants de déséquilibres obligatoires, je choisis cet espace bref où le corps pourrait tenir en arrêt. »

Sa série Backflip, des moulages en résine polyuréthane de corps habillés et au bord de la chute, incarne la matérialisation de cette idée à la perfection.

La notion de chute, liée au poids, persiste à travers Würza, pièce monumentale exposée au château de Fontainebleau. Un éléphant à taille réelle (l’échelle de un sur un étant un fil rouge dans le travail de Firman) nargue Newton, en équilibre sur la pointe de sa trompe. Le plus lourd mammifère terrestre échappe ainsi, avec élégance à toute gravité. L’installation de l’aérien pachyderme aura tout de même ramené l’artiste à une triviale pesanteur. « Pour pouvoir le faire entrer dans cette salle, nous sommes passés par la fenêtre après avoir déplacé un vase de Sèvre d’une tonne et n’ayant plus bougé depuis un siècle. »

Mais que serait la physique si elle n’avait son pendant psychique ? Notre sculpteur pénètre cette zone-là, fidèle à un protocole qui lui est propre, de moulages en résine de corps humains et d’objets. La monochromie les rassemble. Si Grey Matters emprunte aux Combines, chères à Rauschenberg et à Nevelson, ses techniques, le propos de Firman est autre. Des corps supportent des têtes surchargées d’objets divers, questionnant habilement leur propension à se maintenir debout. La tête va-t-elle l’emporter sur le corps ? L’encombrement de la psyché devient palpable ici, sans nécessité de mot, et avec lui surgit la probabilité du déséquilibre.

Tout ceci ne pourrait voir le jour sans une précision d’horloger. Et pourtant :

« Avec Duo, je me suis mis dans la peau d’un chorégraphe, obéissant néanmoins aux contraintes de la sculpture. C’est une suite de moulages de six duos de danseurs, assemblés sur le principe des cadavres exquis. Chaque danseur a pris une pose en fonction de celle de son prédécesseur, mais ignorant celle de son successeur. La sculpture s’est construite ainsi, sans contrôle de l’ensemble. »

Travailleur acharné, Daniel Firman bâtit, animé par une idée singulière de l’utopie : « Ce serait une

œuvre que l’on produirait sans effort. J’aime les choses qui émergent les yeux fermés. Ma vision de la sculpture se fait dans un monde aveugle. »

L’esprit et les yeux rivés dans cette direction, le sculpteur se remet à l’ouvrage, rendant compte d’une légèreté dénuée de frivolité.

 

http://danielfirman.com