Au-delà du rêve

Un don inouï pour le dessin. Une exigence poussée à l’extrême. Ébéniste d’art de formation, Christophe Tollemer s’impose également comme un architecte d’intérieur et d’extérieur de talent, un designer… Un artiste même. Au sein de son agence installée sur la Côte d’Azur, il bouillonne d’idées pour traduire les souhaits de ses clients. De Courchevel à New York, de Londres à Saint-Tropez, il conçoit des projets haute couture truffés d’infimes et de précieux détails, principalement des résidences privées. Zoom sur les actualités de cet homme de 49 ans qui marie avec virtuosité et poésie les formes, les styles et les époques.

Quelle philosophie anime l’agence Christophe Tollemer ?

Christophe Tollemer : En premier lieu, nous sommes extrêmement conscients qu’on ne vit pas chez nous mais chez nos clients. Cela signifie qu’il faut vraiment les écouter, nous adapter. Nous devons pouvoir lire dans leurs tripes. Les amener à évoluer est également une très grande satisfaction. Je leur demande une importante ouverture d’esprit. Notre philosophie se résume en trois mots : aimer, donner, respecter. C’est l’ADN du cabinet. Même si un ouvrage ne se voit pas, et mon équipe le sait, il convient qu’il soit beau et bien fait, car les choses se ressentent. À titre d’exemple, un tapis doit être aussi beau dessous que dessus. C’est vraiment notre façon de travailler. J’aime le bronze, le bois, les peaux… Mais je suis surtout intransigeant sur l’assemblage des matériaux. Nous accordons une place essentielle à chaque détail, une signature qui distingue vraiment l’agence.

Mais je ne pourrais pas sortir de tels projets si je n’avais pas une équipe motivée. J’ai un profond respect pour mes collaborateurs.

Depuis l’ouverture de votre structure en 2000, vous avez acquis une certaine renommée dans le monde de l’architecture intérieure des résidences de luxe. Comment êtes-vous parvenu à ce résultat ?

Christophe Tollemer : La rénovation du palace Les Airelles à Courchevel nous a notamment apporté une certaine notoriété. Nous avons ensuite été contactés pour la réalisation de chantiers privés importants. Les clients s’adressent désormais à nous pour des projets globaux, des fondations au choix des petites cuillères ! Comme pour le chalet 3 Belles que nous terminons à Courchevel, un chalet contemporain de 1 500 m2 d’un autre monde : il a été conçu en 9 mois, en collaboration avec l’entreprise générale Spie Batignolles, avec 2 000 m2 de panneaux de vieux bois à l’intérieur.

Contemporain ou classique, quel style caractérise davantage votre travail ?

Christophe Tollemer : Nous ne sommes pas enfermés dans un style. Il est propre à chaque client. Nous sommes d’ailleurs en train de terminer La Volière, trois chalets à Courchevel qui combinent du classique et du contemporain.

Quelles sont les spécificités de ce projet ?

Christophe Tollemer : C’est un programme unique, en cours de livraison, de trois chalets pour deux clients différents et amis de 6 à 7 étages, de 518, 787 et 850 m2. Selon leurs désirs, deux chalets communiquent entre eux, via une cave à vin commune. Chaque propriété a ensuite été pensée de façon personnalisée. Chacune possède son spa, sa piscine, ses salles de massage… Nous avons mêlé du classique beau et sobre, avec du bronze, de la pierre, du vieux bois… Certains meubles sont très contemporains, d’autres plus moins, comme un superbe buffet suédois XVIIIe. Nous avons œuvré, entre autres, avec des antiquaires parisiens réputés, la galerie Maeght à Paris, les galeristes Jean-Pierre Harter à Nice et Stéphane Olivier à Paris. Les tissus proviennent de la maison Holland & Sherry… Quelques meubles ont été chinés, d’autres sont issus de ma collection.

Songez-vous à éditer votre propre collection de mobilier ?

Christophe Tollemer : Certaines pièces sont déjà présentes chez différents clients. J’envisage d’ouvrir une galerie Christophe Tollemer qui abritera des antiquités ainsi que ma propre collection de mobilier qui compte actuellement deux tables, un chevet, un guéridon et un cabinet, dans un mélange de matières et de matériaux privilégiant le bois, le bronze et les peaux. Ma volonté est de ne pas réaliser plus de huit éditions par modèle.

L’artisanat d’art occupe-t-il toujours une place prépondérante dans vos projets ?

Christophe Tollemer : Oui. Nous avons la chance d’être entouré de très bons fournisseurs, d’artisans et d’artisans d’art remarquables pour concrétiser nos idées les plus folles.

Comme ce garde-corps impressionnant que vous avez inventé pour deux des chalets de Courchevel ?

Christophe Tollemer : En effet. Ce garde-corps sur six niveaux, en fer, bronze et porcelaine habite les cages d’escalier. Il a été façonné par Pouenat, ferronnier d’art à Moulins, et Jean-Louis Coquet, porcelainier à Limoges. Il apparaît comme une sculpture monumentale avec ses branches et ses lianes en bronze aux formes stylisées, clin d’œil au site lui-même, peuplé d’arbres et d’oiseaux. Des dizaines d’oiseaux en porcelaine, animés en leur cœur par une lumière évolutive, donnent vie à l’ensemble. Au dernier niveau, l’arbre investit l’ensemble du volume.

Quelles autres réalisations occupent actuellement l’agence ?

Christophe Tollemer : Le Restaurant du Palais Royal à Paris qui ouvrira au printemps 2015. L’étage, qui rendra hommage à Colette, sera vraiment cosy et traité comme une maison avec un salon bibliothèque. Nous intégrerons aussi de l’art contemporain avec de grandes œuvres noir et blanc pourvues de matières. À Gordes, nous rénovons l’hôtel 5 étoiles La Bastide de Gordes dans un style très provençal XVIIIe avec des boiseries, des patines, des mobiliers d’époque… Nous travaillons également sur un hôtel particulier à Londres dans lequel nous avons dessiné l’ensemble du mobilier. Sans oublier une conception qui me tient vraiment à cœur, celle d’un incroyable hôtel particulier à New York.

Quelles sont les singularités de cet ouvrage ?

Christophe Tollemer : Il s’agit de réunir deux immeubles pour les transformer en un hôtel particulier de 1 800 m2 sur 8 étages à deux pas de Central Park, avec des hauteurs sous plafond atteignant parfois les 9 mètres. Nous conservons les 4 murs, puis allons creuser et tout reconstruire, avec un fil conducteur, l’espace et la lumière. Nous créerons un sous-sol supplémentaire, une piscine de 22 mètres, des transparences de tous les côtés, d’immenses ouvertures cintrées et vitrées, des jardins, un toit-terrasse avec un potager, une bibliothèque de 16 mètres de long en mezzanine… L’objectif est de faire percevoir que cette demeure est vivante depuis le XVIIIe siècle. Le raffinement est apporté par l’harmonie des proportions dans les boiseries, le choix des étoffes, la sélection du mobilier d’art, la gestion pointue de l’éclairage… Les meilleurs artisans français et américains associeront leurs savoir-faire pour ce projet qui devrait être livré dans deux ans. Si le style classique prédomine, des pièces contemporaines dynamiseront le décor. Et les œuvres de quelques grands artistes modernes de Matisse à D’Hiquily en passant par Giacometti seront mises en valeur par l’architecture.

Par ailleurs, le client a épousé une Américaine, donc nous devons nous adapter à une culture différente. Un autre challenge très intéressant.

Autre projet d’envergure achevé en septembre dernier, le premier espace du prestigieux parfumeur français Henry Jacques chez Harrods à Londres, situé au 6e étage désormais consacré à la parfumerie de niche. Comment avez-vous retranscrit leur univers ?

Christophe Tollemer : D’emblée, nous avons voulu que les clients se sentent dans une maison, confortable, chaleureuse. Nous avons créé un écrin de 19 m2 seulement, dans l’esprit d’un cabinet de curiosités inversé, avec un côté précieux. L’espace est recouvert de boiseries des XVIIIe et XIXe siècles avec des portes et des placards invisibles, du chêne massif avec des moulures et des motifs à la feuille d’or. Les flacons de la collection couture sont dissimulés derrière des pilastres en bois, tandis que les malles des pièces des collections s’abritent derrière les panneaux de boiseries qui s’ouvrent en trois parties. Avec une arche en Corian® contrastant l’ensemble, qui rend hommage au laboratoire du parfumeur et à la technicité du métier.

L’aventure avec la maison Henry Jacques continue-t-elle ?

Christophe Tollemer : D’autres ouvertures pourraient voir le jour, et nous nous occupons également du développement des flacons. Nous en avons dessinés pour la boutique et d’autres sont en cours d’élaboration. Encore un nouveau défi qui permet de se remettre en question…

Quel rêve nourrissez-vous ?

Christophe Tollemer : Celui de réaliser un musée pour valoriser l’art. Parce que j’ai eu un choc émotionnel à 10 ans lorsque j’ai découvert la fondation Maeght. Et cela m’a profondément marqué.

www.christophe-tollemer.com