La poésie brute de Carla Kogelman

L’univers est en noir et blanc. On hésite entre Lewis Carroll et Twin Peaks. On voudrait bien derrière le jeu ne pas percevoir la cruauté, la tristesse parfois, l’errance. Les photos de Carla Kogelman ne laissent pas le choix. Elle pose son regard parfaitement singulier sur le grand théâtre des petits d’hommes.

Comment êtes-vous devenue photographe ?
Carla Kogelman : Après le lycée, j’ai suivi une formation d’aide sociale aux personnes handicapées, plus particulièrement les enfants. Puis j’ai dirigé une agence de théâtre, pour promouvoir des compagnies et des comédiens, dans les festivals notamment. Grâce à cette activité, j’ai parcouru le monde, rencontré des tas de gens. Mais au bout d’une vingtaine d’années, j’ai eu envie d’autre chose. En 2011, je me suis inscrite à un cours de quelques jours à l’Académie de Photographie d’Amsterdam. Finalement, j’y suis restée un an. La photographie me permet de réunir tout ce qui a précédé. Je photographie beaucoup d’enfants. Mais contrairement à Sally Mann, qui a beaucoup photographié ses trois enfants (et dont on me dit parfois que nos images se rapprochent), je photographie les enfants des autres, n’en ayant pas moi-même.

Votre série « I am Waldviertel » a remporté le 1er prix des Séries Longues du World Press Photo. Comment est née cette histoire ?

Carla Kogelman : En 2012, j’étais en Autriche, dans un petit village à la frontière tchèque, pour photographier les comédiens d’une compagnie de théâtre. Je me trimbalais avec mon appareil et une femme, Sonja Liebhart, m’a abordée me proposant l’hospitalité pourvu que j’accepte de photographier ses quatre enfants. Elle avait souffert de n’avoir aucune photo de sa propre enfance, et des personnages qui l’avaient peuplée. J’ai accepté. L’idée de l’immersion dans le monde de l’enfance me plaît énormément. Je crois que c’est la meilleure manière de dépasser l’apparence, de percevoir ce qu’il y a derrière. L’enfance est la période la plus importante de la vie pour une majorité d’entre nous. Les règles des enfants divergent totalement de celles des adultes. Ils sont plus authentiques, plus crus, plus libres, singuliers. L’invitation dans une famille, c’est la promesse de la fusion. Pour en revenir à cette série, voilà maintenant six ans que je passe trois semaines par an parmi eux. Bien sûr je n’ai pas la prétention de vouloir restituer leur monde, mais plutôt ma vision de leur monde.

Toujours dans cette série, il est beaucoup question de fraternité, de famille. Qu’en est-il de votre famille à vous ? 

Carla Kogelman : J’ai eu deux sœurs et trois frères. Une de mes sœurs est morte dans un accident de moto lorsque j’avais deux ans. Mon père qui conduisait la moto a été grièvement blessé et est devenu handicapé mental. La vie a basculé après cela. J’ai beaucoup photographié les enfants de mon frère. Avec ma sœur, c’est plus compliqué, un peu comme cette image d’Alena et Hannah sur laquelle elles se serrent si fort qu’elles pourraient s’étrangler (rires). Peut-être que je me sers des images d’Alena et Hannah pour parler d’une enfance que j’aurais aimé avoir et que je n’ai pas eue…

Pourquoi utilisez-vous (presque) exclusivement le noir et blanc ?
Carla Kogelman : La couleur peut être dérangeante, une déviation du cœur du sujet. Je crois que ma vision est en noir et blanc, c’est-à-dire que je pense l’image ainsi dans ma manière de composer la photo, de gérer les contrastes. Cela me permet d’être plus directe, plus percutante je crois, mais aussi plus libre. Je viens juste d’envoyer à un magazine suisse quelques images en couleurs. Et bien vous savez quoi :
je ne suis pas convaincue.

Si l’univers photographique de Carla Kogelman ne se cantonne pas à l’enfance (elle a remporté en 2011 le 1er Prix de la Zilveren Camera pour une série de portraits d’acteurs en backstage), c’est pourtant bien là que s’épanouit le plus magistralement son regard sans détour et chargé de poésie. À regarder de près les images de Kogelman, on perçoit bien l’enfant retrouvé en elle, armé de créativité, de liberté et sans concession pour la compromission délétère des adultes.


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