Ryan Schude

Quand on naît de l’autre côté de l’Atlantique, qu’on aime passionnément la photographie, il y a deux villes possibles : New York et LA. Ryan Schude est enfant de la côte Ouest. Son imaginaire est l’heureux mariage du cinéma hollywoodien et de la littérature de Kerouac. Ses images, parfaites mises en scène, allient esthétique impeccable et étrangeté de l’atmosphère. Mulholland Drive n’est pas loin.

Certains s’égarent au sortir de l’enfance sur des chemins hostiles. Le court passage de Ryan Schude dans une business school incarne cette errance. Mais le hasard (si tant est qu’il existe) veut que, dans ladite école, existe un club photo, tel un divertissement. Rapidement le loisir devient l’essentiel, la voie unique. Après un cursus au San Francisco Art Institute, il officie en tant que directeur artistique pour un magazine à San Diego. L’aventure tourne court. La cité des Anges est le centre névralgique de la photographie sur la côte Ouest. C’est là qu’il pose ses valises: « Los Angeles est incroyablement riche et j’ai la sensation que je ne parviendrai jamais à explorer tout ce qu’elle offre. »

Pour comprendre le travail de Schude, il est nécessaire de penser la perfection. L’artiste accorde une attention constante à ce qui doit être. C’est un orfèvre de l’image. Aucune concession à l’à peu près. Sa démarche narrative suppose que tout le processus soit sous contrôle. Pour autant certaines fulgurances s’imposent, qu’il accueille et intègre à ses prises de vue.

« Dans mes images, je veux de l’humour, du jeu, de la peur. Pas seulement pour le résultat final, mais aussi lors de la prise de vue. Le mouvement pourrait être la quatrième valeur incontournable. »

L’élaboration du projet et le shooting sont deux entités bien distinctes. L’élaboration est patiente, minutieuse. Le shooting est d’une intensité inégalable. Mais encore… Le moment favori de Ryan est, lorsqu’aux termes de la post production, il est face à l’image définitive, celle qui va vivre seule.

« À travers mes photos, celui qui regarde rencontre des thèmes variés qu’il peut développer à loisir. Pour ma part, je m’attache à l’esthétique qui, je crois, véhicule une unicité dans la perception. Des images trop narratives risquent de devenir des clichés, aussi je m’attache à entretenir une forme d’ambiguïté derrière la perfection. Ainsi, je laisse au spectateur l’opportunité de décider du destin de ce qui lui est proposé. »

Les pages de contes de fées se muent en cauchemar, derrière l’objectif du Sieur Schude, pour notre plus grand étonnement. Toujours envisager. Il taquine notre part sombre, avec délectation.

Pour se faire, les décors sont taillés au couteau, les figurants choisis. « Ma sœur et ses enfants ont été mes personnages pour une exposition à Istanbul l’automne dernier. Ils incarnaient des vacanciers. Des vacanciers qui revisitaient les lieux mythiques comme Big Sur et Sequoia Park, pour nous Californiens. »

Schude ne se lasse pas de parcourir l’iconographie américaine. Dans sa série « Them and Theirs », il envisage le lien qui éclate entre les voitures et leurs heureux propriétaires. Le décor, choisi avec intelligence, est l’écrin de cette intimité. Et quand on lui demande si ce lien est spécifiquement américain, il répond : « Non, je crois que, quelque soit l’endroit, le choix de la mécanique renseigne sur son propriétaire. » De cette série, il envisage de faire une version motion : « Transformer l’image immobile en petit film… Oui, c’est ce que je voudrais réaliser. C’est une idée récente, et je vois bien quelque chose entre réalité et fiction. »

À l’occasion de la sortie de son premier livre en août dernier, il organise dans une librairie un

shooting d’un nouveau genre : « Tout au long de l’événement, avec mon style, je photographie les libraires et les visiteurs. L’appareil est relié à un projecteur de façon à ce que chacun puisse voir la naissance des images. » Ainsi Ryan Schude navigue avec aisance entre intimité et orgies : « Tout doit avoir un sens, le grand et le petit, le nombreux et l’intime. »

Avec ce professionnalisme qui caractérise nos cousins outre-Atlantique, il continue néanmoins à pratiquer son métier dans la sphère commerciale, avec la même implication. « Que ce soit commercial ou artistique, mon engagement est constant. Quand on fait appel à moi pour des travaux commerciaux, on se réfère à l’esthétique de mon travail artistique. L’ensemble est cohérent, et je vis très bien avec. »

En somme, Schude réussit cet équilibre difficile entre honnêteté artistique et nécessité

économique, grâce à une exigence esthétique permanente. L’homme est un vrai professionnel : il connaît sa matière, la pétrit, la possède, et conserve une humilité d’artisan. Mais nous, à bien y regarder, on sait que dans ces mises en scène parfaites quelque chose de notre essence se dégage.

 

www.ryanschude.com