Une femme dans la foule

Entre cauchemar oppressant et banalité étrange, Alex Prager nous plonge au cœur de foules d’âmes solitaires où se mêlent répulsion et peur de l’autre, désir de sociabilisation et besoin de sécurité personnelle.

Depuis dix ans, Alex Prager met en scène ses rêves et ses obsessions en Technicolor dans des saynètes surréalistes et figées où vivent des personnages féminins idéalisés et fantomatiques. Au cœur de scènes de vie souvent familières mais à l’étrangeté revendiquée, ses mystérieuses héroïnes au teint cireux et au regard perdu, affublées de perruques synthétiques ou de costumes rétros, squattent l’intérieur ou le capot de vieilles Américaines, partagent en groupe l’intimité de salles obscures, explorent les interdits dans des soirées entre filles ou hantent l’intérieur confiné de bibliothèques universitaires. En optant pour des angles de vue inhabituels ou inattendus, des cadrages serrés et subjectifs et une lumière nimbée de mystère, la photographe basée à LA nous place plus en voyeur qu’en spectateur de cette fantasmagorie intemporelle à la tension palpable, citant pêle-mêle les films d’Hitchcock et de Douglas Sirk, l’univers adolescent barré de Daniel Clowes, la série le Prisonnier et les films de David Lynch, les auto-portraits grimés de Cindy Sherman et les beautés “plastiques“ de Valérie Belin. Avec Face in the Crowd, sa série la plus complexe et ambitieuse à ce jour, elle signe de larges photographies de foules très denses en plan serré et oppressant, dans des espaces publics bondés. En brouillant comme toujours les lignes entre réalité et fiction, elle y  dirige un casting de parents et d’amis au milieu de cent cinquante figurants en costumes dans des décors reconstitués en studio d’aérogare, de plage, de hall d’hôtel ou de salle de cinéma. Prise depuis une passerelle surplombant le plateau, avec un angle de vue improbable qui ajoute indubitablement au mystère et au sentiment d’immersion, la série montre une multitude d’individus pris dans la complexité de la foule, questionnant la notion d’identité et l’effet de masse où chaque émotion, bonne ou mauvaise est décuplée par le nombre et le sentiment d’insécurité. Une foule d’âmes solitaires entourées de centaines de leurs semblables, sans qu’aucune ne soit consciente ni concernée par ce que l’autre ressent. Chaque cliché où tous les personnages sont savamment imaginés et dirigés, invite donc le spectateur à trouver son propre point d’ancrage en se connectant et en s’identifiant à un visage ou une silhouette familière. Pour la photographe souffrant d’agoraphobie et de glossophobie, la présence de sa propre sœur agit de manière cathartique, grimée et perruquée différemment à la manière d’un Où est Charlie ? Réalisée simultanément à la série de photographies, une vidéo éponyme propose de suivre une américaine lamba interprétée par  l’actrice Elizabeth Banks, qui regarde la foule avec curiosité et envie, le rejoint, et se perd au milieu d’elle avant qu’elle ne l’engloutisse littéralement. Dans le même temps, Alex Prager a interviewé une poignée de ses figurants en leur demandant de se confier face caméra, sur leur expérience, leur interprétation de leur personnage voire de disserter, en évoquant leur histoire personnelle, sur l’amour et la perte. Ces séquences ont ensuite été utilisée pour créer une installation immersive en split screens, offrant un mélange de fiction et de réalité.