Palimpsestes

Sous ses airs de petite fille mutine, Georgia Russell est une femme puissante, une artiste, une mère, qui dompte son temps et son espace, s’efforçant d’être vivante et de célébrer ce qui est. Cette jeune artiste écossaise, installée en France depuis dix ans, imprime dans la surface le rythme, le sien, celui de son scalpel précis et de sa sensibilité aiguisée.

Depuis ses premiers livres-sculptures jusqu’à ses grandes toiles peintes, lacérées patiemment et méthodiquement d’aujourd’hui, Georgia Russell fait montre d’une opiniâtreté et d’une cohérence remarquables. La galerie Karsten Greve ne s’y est pas trompée, qui accueille et soutient l’artiste depuis ses débuts. C’est ici, au cœur du Marais, que Georgia Russell nous a ouvert sa malle aux trésors.

Y a-t-il en vous une faille originelle qui explique ce parcours ? Georgia Russell : Non. Mon moteur, c’est ma sensibilité à la nature, une sorte d’émerveillement, ainsi qu’une interrogation permanente sur notre existence. De cela il fallait que je fasse quelque chose. Très tôt, à 12/13 ans, chez mes parents, j’ai eu un lieu pour bricoler, dans une sorte de grange. Ensuite, j’ai suivi des études d’art à Aberdeen, puis au Royal College of Art à Londres. C’était mon rêve : c’était là qu’avaient étudié Hockney, Tracey Emin, Chris Ofili entre autres. J’ai travaillé un an pour pouvoir y entrer et ça a marché.

Votre travail est difficile à définir. Pourrait-on néanmoins le qualifier de « musical » ? Georgia Russell : Il y a toujours eu cette idée de musique autour de moi. Mon grand-père, électricien, chantait du jazz les week-ends dans des clubs, au nord d’Aberdeen. J’aime les chœurs de voix d’hommes, des voix qui semblent venir de la terre. Mon travail donne à voir le marquage du temps, le mouvement. Comme la musique.

Dans votre œuvre singulière intitulée The Waves, vous avez utilisé des partitions de musique. Mais pourquoi ces faux cils ? Que racontent-ils ? Georgia Russell : J’adore cette expression anglaise qui dit que le temps passe dans un battement de cils : c’est très visuel et assez surréaliste en même temps. Je lisais Les Vagues de Virginia Woolf et l’idée m’est venue, extrêmement précise. La musique c’est un rythme, des vagues.

Y a-t-il quelque chose de charnel dans votre travail ? Georgia Russell : Oui absolument. Que ce soit avec le dessin, ou avec la sculpture, on fait quelque chose de physique avec ce temps qui nous est imparti, on laisse quelque chose derrière, une trace. Peu m’importe que cette trace dure dix ans ou trois cents ans : je n’ai pas cette ambition-là. Il s’agit davantage d’un réconfort que je trouve à faire ce que je fais, cela m’aide à exister.

Quelle est la part de la spiritualité dans votre vie ? Georgia Russell : Je ne suis pas « religieuse », mais je suis sensible aux églises, aux espaces dédiés. Quand j’étais enfant, nous allions parfois avec mes parents dans un monastère près de chez nous écouter les moines chanter. C’était très puissant. Mes grands travaux évoquent cela, ce qui nous dépasse. Avec l’art, j’essaie donc de toucher cette spiritualité laïque. Plus consciemment aujourd’hui qu’auparavant.

Vous êtes mère de deux jeunes enfants. Comment parvenez-vous à faire coexister ces deux vies ? Georgia Russell : Le père de mes enfants (le peintre Raul Illarramendi, également représenté par la galerie Karsten Greve) et moi avons la chance d’avoir nos ateliers dans notre maison. Une fois les enfants endormis, je peux monter travailler. Ce n’est pas toujours évident, mais cela m’est nécessaire. Et puis je veux leur transmettre un regard sur la vie, la conviction qu’il y a des tristesses certes, mais qu’il y a aussi des moments lumineux. Bref un émerveillement. Je voudrais prouver qu’on peut être mère et artiste. Artiste, c’est un état d’esprit : avoir des enfants enrichit mon travail. Si je n’en avais pas eus, j’aurais fait des œuvres quand même, autrement…

Quel rapport entretenez-vous avec la nature ? Georgia Russell : Elle tient une place immense dans mon travail. De la fenêtre de mon atelier, je vois un cerisier. Je l’ai photographié en hiver, pensant qu’au printemps il serait couvert de fleurs. Je m’en suis servie dans une œuvre. Cette idée de la sève, de l’énergie invisible et agissante me bouleverse.

Alors on s’approche, on fait le tour, on se penche pour tenter de pénétrer le mystère contenu dans les sculptures de papier, dans les toiles ajourées de Georgia Russell. L’œil est emporté au rythme des béances offertes, se perd, confiant, dans ces palimpsestes qui se dérobent miraculeusement à la fuite du temps.

www.galerie-karsten-greve.com

Photos : © Gilles Mazzufferi © Georgia Russell, Courtesy Galerie Karsten Greve Köln, Paris, St. Moritz

 

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